27/05/2006

Le Sénégal fume

Sénégal :zone non protégée


Comment se porte le marché du tabac au Sénégal ? A merveille si l’on en juge le nombre de fumeurs et de marques de cigarettes qui se disputent la place dans la bouche des amateurs et les étals des vendeurs. La cigarette est omniprésente dans notre pays. Dans les restaurants, bars, boutiques, dans la rue, les salles de classe, les lieux de travail, les fumeurs se sentent bien dans leurs peaux. Aucune loi, dans la pratique, ne vient restreindre cette liberté qu’ils ont d’enfumer ceux qui ne fument pas. Pire, au niveau de l’Assemblée nationale, les textes dorment dans les tiroirs empoussiérés. Et ont comme pour unique destin, de ne pas jamais être appliqués.

 

« Le tabac tue », « abus dangereux pour la santé », les slogans les plus alarmistes se disputent la place sur les paquets de cigarettes sans outre mesure effrayer les fumeurs. Combien sont-ils dans notre pays à mourir des suites de l’usage de la cigarette ? Pour un problème de santé publique aussi important, les statistiques sont curieusement muettes. Même si des spécialistes comme le Professeur Pape Saliou Mbaye de l’hôpital Principal de Dakar, avouait dernièrement que le cancer des bronches, est largement dû, au Sénégal, à l’usage du tabac. La liste des maladies directement dues à l’usage du tabac est en effet longue. Cancer de la gorge, de la cavité buccale, du pharyx, de l’oesophage, du pancréas, du col de l’utérus pour les femmes, selon le cardiologue Adama Faye. Pour ce spécialiste du cœur qui en a vu des malades « généralement la quarantaine dépassée » défiler devant lui, avec des maladies directement liées à l’usage de la cigarette, « certaines études ont montré qu’avec dix cigarettes seulement par jour, il y a deux fois plus de risques d’attraper un cancer du sein chez la femme ». Il veut bien préciser le tabac industriel contient plus de 5 000 composants et que certains d’entre eux sont plus toxiques que les autres, notamment la nicotine et le monoxyde de carbone (CO). Parmi les substances cancérigènes, il retient particulièrement les hydrocarbures et les benzopyrènes. Un diagnostic bien médical qui recoupe bien les projections de l’Organisation mondiale de la santé, où on croit savoir que si d’ici 2030 rien fait, le tabac tuera 10 millions de personnes dans le monde dont 70 % dans les pays en développement. Une grande menace et de bien sombres perspectives pour les économies africaines déjà exsangues.

Le silence coupable de la loi

Seulement voilà, malgré toutes les preuves bien administrées que la cigarette est plus que nocive pour les populations sénégalaises, surtout les plus jeunes, l’Etat du Sénégal se singularise encore par son inertie. D’une façon générale, le désintérêt que les autorités et les populations manifestent pour la consommation du tabac saute à l’œil nu. Pourtant, le Sénégal comme beaucoup de pauvres sous-développés d’Afrique ou d’Asie est une cible privilégiée pour les industries du tabac. Ce que l’on nomme sans aucune pudeur en Europe « l’épidémie tabagique » est tranquillement en train de basculer des pays riches vers les pays pauvres.

Preuve du désintérêt des autorités par rapport à la propagation du tabagisme, aux archives nationales, dort dans les tiroirs, la loi 20436 autorisant le président de la République du Sénégal la ratification de la Convention anti-tabac de l’Organisation mondiale de la Santé (Oms). Une loi qui a été adoptée à Genève le 21 mai 2003 et qui peine à être mise en application. Pourtant elle a bel et bien été promulguée et figure dans le journal officiel numéro 6201 du 15 janvier de l’année dernière. Cette loi, déclare un député libéral du groupe libéral démocratique qui a requis l’anonymat, « fait obligation d’informer sur les conséquences nuisibles du tabac sur la santé des personnes ». Mieux, précise le parlementaire, « elle interdit globalement la publicité du tabac sur l’ensemble du territoire national ». Mais, se désole-t-il, « vous voyez tous les jours des marques de cigarettes occuper les panneaux publicitaires ».

Et pourtant l’ex-ministre de la Santé, de la Prévention et de l’hygiène, Eva Marie-Coll Seck annonçait le 17 février 2003, à l’occasion de la conférence internationale contre le tabagisme, à Genève que la loi anti-tabac allait être « réactivée ». Une promesse qui fait suite à l’annulation de la loi anti-tabac en 1981 à la suite de fortes pressions des lobbies du tabac. Ainsi sous Diouf comme sous Wade, la règle, c’est plutôt le statu. Et certains craignent d’ailleurs que ce secteur sensible puisque intéressant directement la santé publique, soit libéralisé.

Le Niger en avance sur le Sénégal

Aujourd’hui un pays comme le Niger est en avance sur le Sénégal, toujours pionnier dans la signature des textes qui ne sont appliqués. « Au Niger, la loi (anti-tabac) a été proposée par le gouvernement en collaboration avec notre organisation. Elle a d’abord été adoptée en Conseil des ministres, puis à l’Assemblée nationale à l’unanimité », nous apprend le célèbre militant anti-tabac, Inoussa Saouna, interviéwé par Jeune Afrique dans sa dernière édition. Une loi qui « interdit d’abord toute forme de publicité directe et indirecte, la vente aux mineurs, la vente au détail et la vente ambulante. Désormais, les marchands de tabac se verront assigner des endroits précis pour éviter les abords des écoles, des hôpitaux et de certains services publics. Enfin, il est interdit de fumer dans les lieux publics ». Même si Inoussa Saouna reconnaît que « ces dispositions seront très difficiles à appliquer. Mais quand elle entrera en vigueur, au moins pourra-t-on mesurer son application et se battre pour qu’elle soit améliorée ». A l’opposé du Niger, au Sénégal, le tabagisme a encore de beaux jours devant lui. Marlboro, Dunhill, Excellence et maintenant Davidoff qui vient de pénétrer le marché sénégalais se bousculent sur la place alors que d’autres marques sont annoncées sur la place. Présente dans les grandes manifestations sportives, dans les sponsoring, sur les routes, les carrefours, tee-shirts, comptoirs etc, l’industrie du tabac bénéficie au Sénégal d’un terreau très fertile. Les rares mouvements qui rament contre, comme le mouvement anti-tabac, n’ont pas les moyens déployés par les firmes du tabac. En effet devant la force de frappe d’une société comme la Mtoa, financièrement bien assise qui assure jusque-là un monopole précaire de la commercialisation des produits tabagiques, chaque année, c’est un budget colossal de publicité (dépassant le milliard) qui est débloqué. Alors que son chiffre d’affaires (jamais publié) dépasse chaque année, la centaine de milliards de nos francs. Une affaire florissante mais pas pour l’Etat qui parvient grâce aux taxes opérées sur les marques, à remplir certainement les caisses du trésor. Mais qui, paradoxalement s’appauvrit au rythme de la progression du fléau. Toutes les études menées par les spécialistes montrent bien en effet que le tabac appauvrit non seulement ses consommateurs mais aussi l’Etat avec l’augmentation des frais de santé dans la prise en charge des maladies causées par l’usage du tabac, perte de productivité due à la maladie et à la mort prématurée, pertes de devises, agressions de l’environnement. Et au plan mondial, Japan Tobacco, Philipp Morris/Altria et Bat, les trois plus grands producteurs de cigarettes, ont engrangé à eux trois, plus de 121 milliards dollars. Une somme qui dépasse le Pib cumulé du Sénégal, du Zimbabwé, de la Zambie, de l’Ouganda, du Népal, du Paraguay, du Togo, du Tadjikistan du Cameroun, de l’Albanie, du Cambodge du Barheïm, de la Bolivie, du Botswana, de l’Estonie, de la Georgie, du Ghana de la Jamaïque, de la Jordanie, de Macédoine et Malte. La consommation s’étant affaissée ou stabilisée dans les pays riches les fabricants de tabac se sont lancés à l’assaut de nouveaux marchés dans les pays les plus pauvres. Les études réalisées par l’OMS montrent que d’ici à 2020, parmi les 10 millions de décès liés au tabagisme dans le monde, 7 millions seront dans les pays pauvres.

 

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