02/07/2008

Le Sénégal en 5 visages (1)

Le Sénégal en 5 visages

 

Dakar : la ville qui affiche ses ambitions

dak

A la faveur des préparatifs du 9e sommet de l’Organisation de la conférence islamique (Oci) qui s’est tenue du 7 au 14 mars 2008, la capitale sénégalaise s’est donné en trois ans un nouveau visage.

 

Aéroport international Léopold Sédar Senghor de Yoff Dakar. Samedi 10 mai 2008. Il est 4h du matin. L’avion de la compagnie Virgin Nigeria vient de se poser. Les passagers dont certains occupent l’appareil depuis la veille, à partir de Douala, via Accra après une longue escale à Lagos, se précipitent dans le bus qui les dirige vers l’aérogare. Dieng Amadou Baye, l’inspecteur de police qui procède au contrôle des passeports semble quelque peu intrigué. « Vous êtes journalistes au Cameroun ? » nous lance-t-il en prenant en main notre passeport. « Mais dites-moi donc… Qu’est ce que j’entends sur Rfi ? Le gouvernement de votre pays ferme les radios et télévisions privées? Mais c’est bien dommage ça... Il faut que les dirigeants africains comprennent que pour faire fonctionner la démocratie il faut absolument laisser travailler les journalistes en toute liberté. Cela fait mal à nous autres Africains d’entendre qu’il y a encore des choses pareilles en Afrique !» La fatigue qui nous tenaille nous empêche de lui répondre. Juste un geste de la tête. Un peu comme pour lui dire en langage bien camerounais : « On va faire comment ? »

Dans le hall de débarquement, un gros portrait de Me Abdoulaye Wade, le président de la République du Sénégal, est ostentatoirement affiché – même si beaucoup de gens n’y font pas attention – avec comme écriteau en dessous « Soyez heureux au Sénégal ». Il est presque 6h du matin quand nous quittons l’aéroport. Mais l’obscurité de la nuit persiste. L’éclat des lumières électriques, mêlé à l’air frais matinal, donne à Dakar que l’on aperçoit de loin un aspect de ville éveillée. Les gens sont debouts ; la circulation paraît intense. Il y a encore 4 ans, lors de notre dernier séjour au pays de la Terrenga, le trajet entre l’aéroport International Léopold Sédar Senghor et le centre ville de Dakar semblait harassant à cause des embouteillages permanents. Mais cette fois, l’impression que donne le trajet est qu’il dégagé. Nous sommes sur une autoroute de trois voies, éclairé de part et d’autre. Pas encore remis de la surprise, malgré le sommeil qui pince. C’est la voix de Alphonse Faye, le chauffeur du bus qui nous conduit au quartier du Plateau, qui nous tranquillise : « Dakar a changé depuis trois ans. Avant, pour passer ici, c’était la mer à boire. Même au petit matin. Vous savez, les Dakarois se lèvent tôt. Mais vous avez vu, les choses ont changé. Comme on dit ici au Sénégal, Wade a beaucoup travaillé ».

Toute la zone du quartier Yoff où est localisé l’aéroport est désormais dégagée. Il s’agit d’une vaste plateforme baptisée VDM (Voie de désenclavement Nord). On y aperçoit des autoroutes entrecoupées d’échangeurs, de tunnels et de ponts. L’autoroute que nous empruntons, et qui côtoie les luxueux quartiers Mermoz et des Almorides, est d’un attrait impressionnant. Les vives lumières des lampadaires publics ingérées par l’éclat du lever du jour finissent de séduire complètement le visiteur qui découvre un nouveau Dakar. Alphonse Faye explique : « Les citoyens de Dakar ont trimé pendant trois ans. Le temps de ces travaux. Il a fallu du courage aux autorités pour les engager. Mais aujourd’hui nous pouvons nous réjouir des résultats. Tout n’est pas encore totalement achevé. Mais depuis 40 ans, on avait pas encore vu autant d’investissements dans le domaine des infrastructures routières dans notre capitale ».

 

Tunnels, ponts et échangeurs

A l’entrée de l’un des grands tunnels nouvellement construits, se dresse une immense photographie. Placardée sur l’édifice, celle-ci présente Me Abdoulaye Wade, debout au milieu de quelques trois cents ouvriers. « Ils ont travaillé dans les différents chantiers ; le président a voulu s’immortaliser avec eux », commente notre chauffeur. De manière unanime au pays de la Terranga, tout le monde s’accorde à dire que le changement que la capitale sénégalaise vient d’enregistrer dans le domaine des infrastructures routières est le fait du président Wade. Ndiaye Diop, journaliste au groupe de presse Sud Quotidien, est de cet avis : « Me Abdoulaye Wade a voulu mettre à profit le sommet de l’Organisation de la conférence Islamique pour changer Dakar. Vous pouvez visiter cette capitale, elle a subi des embellissements remarquables. Au point que Dakar est de nos jours une ville considérablement agréable à vivre. On peut circuler aisément. Du moins, mieux qu’avant. »

Parmi les principales autoroutes construites ou refaites, il y a celle dite de la Corniche, qui débouche sur l’aéroport Léopold Sédar Senghor. Cette autoroute côtoie la mer sur près de 20 km, avec au passage une vue lointaine de l’île de Gorée. Elle dessert également les routes qui vont dans les régions. « En fait, il s’agit d’une route nationale qui constitue la seule porte d’entée et de sortie de Dakar », explique le journaliste Ndiaye Diop. Les ponts qui dataient de l’époque coloniale ont ainsi été détruits et reconstruits. Au point qu’à Dakar, beaucoup de spécialistes n’hésitent pas à dire que pendant au moins 50 ans, la capitale du pays de la Terranga n’aura pas de souci à ce sujet. Ces principaux ponts sont, entre autres, le pont de Yarakh, dans la banlieue de la capitale, le pont de Colobane situé à l’entrée sud de Dakar, le pont de Malexi, vers la base des Sapeurs pompiers, le pont Cyrnos localisé vers le port de Dakar. A cela, on ajoute le grand échangeur de Patte, encore appelé le Pont VDM, avec ses deux points qui débouchent sur l’Aéroport international Léopold Sédar Senghor. Et enfin, il y a le dernier pont, situé sur l’avenue Cheikh Anta Diop près de l’Université du même nom.

 

Le bijou de Wade

Les routes secondaires ont été suffisamment élargies, avec comme embellissements des cocotiers et des dattiers. Les trottoirs ont également été refaits. Mais parmi toutes ces infrastructures, ce que Abdoulaye Wade considère comme étant son bijou, et où il a l’habitude d’amener ses hôtes de marque, est le tunnel de Sombedjoun. Situé face à la mer, sur la Corniche, cette réalisation a coûté au moins 9 milliards de Fcfa. Même si les spécialistes ne sont pas d’accord sur les chiffres. Etant donné les dépassements liés au fait qu’il fallait, dans la réalisation des travaux, combattre l’humidité provenant de la mer. Pour faire entier, les routes des banlieues de Dakar ont également profité des appendices de ces grands travaux. C’est le cas des dessertes de Pekine, Guédiawaye, … toutes situées à 20 km de la capitale sénégalaise. Il en est de même de la route de Rufisque, qui mène vers l’intérieur du pays. Ce sont des routes qui ont été bitumées, avec éclairage sur tous les tronçons. Et pour faciliter la mobilité urbaine des Dakarois à travers la ville, il a fallu penser au mode de transport urbain.

Depuis à peu près 10 ans, la société publique de transport urbain, baptisée Sotrac, a fait faillite et a été liquidée. Au début du règne de Abdoulaye Wade, une nouvelle société publique a été mise en place, la « Dakar Dim Dik». Ce qui signifie en Wolof, « Dakar va et vient ». Il s’agit d’un mode de transport populaire. Pour les fonctionnaires de catégorie inférieure, Abdoulaye Wade et son gouvernement ont suscité à Dakar ce qu’on appelle le Groupement d’Intérêt Economique (GIE). Grâce à l’appui du gouvernement, cette structure à capitaux privés a réussi à remplacer le parc automobile vieillissant des véhicules de transport privé, par l’obtention des minibus de fabrication indienne de marque TATA. Ce sont ces véhicules qui transportent à la fois le bas peuple et les petits fonctionnaires. « A l’origine, il fallait lutter contre les embouteillages. Mais à la fin, avec les nouvelles routes, ces véhicules font l’affaire », commente le journaliste sénégalais Assane Dia. Les véhicules qui constituaient les taxis dakarois eux aussi dévoilaient des états de sénescences. Le gouvernement a aussi pensé à une politique de renouvellement des véhicules, à travers des prêts à des chauffeurs particuliers, pour un montant de 5 millions de Fcfa par personne. Après remboursement, au bout de trois ans, chaque chauffeur ayant bénéficié de ce prêt peut devenir propriétaire. A condition de procéder à des versements mensuels réguliers.

En fait, ce sont des banques qui achètent les véhicules et les replacent à ces chauffeurs particuliers. Les vieux véhicules sont remplacés avec cautionnement. Ce qui fait qu’aujourd’hui, contrairement à un passé récent, les taxis dakarois, sans pour autant avoir les dignes allures des taxis parisiens par exemple, ont une certaine esthétique. On peut donc y circuler dans cette ville aux multiples richesses. Visiter les pittoresques restaurants au bord de la mer. Ou alors aller à la rue Ponty déguster un bon plat de Tsep (riz sénégalais), ou de poulet Nyassa. Le tout sous les regards intrigués des belles Sénégalaises dont le maquillage du corps est généralement envoûtant.

Abdoulaye Wade traîne probablement des casseroles politiques. On se rappelle les critiques acerbes des journalistes sénégalais et même étrangers, sur le fait qu’il ait pris certaines décisions au mépris des principes démocratiques. Mais les Dakarois s’accordent à reconnaître qu’il est en train de réussir le « désenclavement » de la capitale. Une performance que n’arrivent pas à atteindre des chefs d’Etats qui ont pourtant fait un quart de siècle au pouvoir. Le plus intéressant, sans doute, c’est que les autorités n’ont pas commencé par faire le malheur des populations en détruisant leurs baraques, mais elles se sont attaquées d’abord aux grandes infrastructures prioritaires. Elles ont d’entrée de jeu cherché à améliorer le service public avant d’aller fouiller dans les cuisines. Une manière pour eux d’être humanistes d’abord, citoyens ensuite, et professionnels enfin.

Au final, quand on quitte Dakar, de nuit comme de jour, et que l’avion s’élève sur le ciel de cette ville que tutoient les quelques grattes ciel, on a dans l’esprit une certaine nostalgie d’avoir visité une cité en mouvement, et tourné vers un réel changement. Comment ne pas alors avoir, en pensée, l’écriteau porté sur les tricots que tiennent en main à longueur des journées les vendeurs ambulants au quartier Plateau: « Si vous m’énervez, je retourne à Dakar.»

 

Jean François CHANNON

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