15/09/2010

La grande muraille verte

Reportage sur la Grande Muraille Verte au Sénégal
senegal-reboisement-grande-muraille-verte.jpg
Le Sahel tient-il avec «La Grande Muraille Verte» un projet susceptible de l'aider à relever les gigantesques défi de la pauvreté, d'un climat rude et changeant ? Pour en savoir plus sur ce vaste mais vague projet, avancé par les chefs d'États du Sahel, je me suis rendu au Sénégal au mois d'août. Pour un reportage publié hier dans Libération (lire ci-dessous), effectué dans la région du Ferlo.

Le nom de baptême de La Grande Muraille Verte est dû à Abdoulaye Wade, président du Sénégal. Sa présentation varie selon les interlocuteurs. Vendue ici comme le moyen de "lutter contre le désert", et là comme un vaste programme de développement rural et agricole, organisé autour d'une reforestation nécessaire ( ici un article paru dans Libé sur une recherche de Guillaume Favreau (IRD) sur cette reforestation). Cette deuxième version est celle des responsables scientifiques et technique sénégalais que j'ai rencontré. Tant Abdoulaye Dia, le secrétaire exécutif du programme pour l'Agence pan-africaine. Que chez les cadres des Eaux et Forêts (les colonels Pape Sarr et Matar Cissé).

Ce projet a fait l'objet d'une polémique en France, avec des critiques avancées par Marc Bied-Charreton, contre un "barrage" de 7000 km de long et de 15 km de large, inutile et inefficace contre le désert. La riposte assez vive de Matar Cissé montre que la discussion suppose de mettre de côté quelques préjugés si l'on veut la conduire correctement. Pour ma part, je suis allé voir sur le terrain, afin de confronter les mots des uns et des autres à la réalité. Ce reportage, effectué avec des chercheurs du CNRS implantés à Dakar dans le cadre Carte sénégal reportage de l'Unité mixte internationale Environnement santé société, dirigée par Gilles Boetsch, m'a permis d'observer les tous débuts de l'opération, menée avec les seuls moyens du Sénégal. Je me IMG_2307 suis rendu sur place avec les étudiants de l'UCAD (Université Cheikh Anta Diop) qui participent à des activités citoyennes. En clair, ils se mobilisent durant l'été pour aller dans des communautés rurales participer à des actions sanitaires, d'éducation et de  reboisement. Une action menée cette année par 800 étudiants, organisée avec une grande détermination par le recteur de l'UCAD, Abdou Salam Sall et des enseignants comme le médecin Lamine Gueye ou l'écologue Aliou Guissé. (photo meeting de lancement à l'UCAD, le recteur Abdou Salam Sall est au micro).

De retour, je peux affirmer que l'idée d'un nouvel et inutile "barrage végétal" contre le sable n'est pas IMG_2647 vraiment le problème. Si la Grande Muraille Verte n'est encore qu'un projet, les scientifiques et cadres techniques africains que j'ai rencontré n'ont pas du tout une telle idée en tête, mais - comme l'explique dans l'article publié hier Abdoulaye Dia : «Ce projet est certes centré sur la restauration de sols dégradés par la reforestation et des ouvrages de rétention d’eau. Mais il vise un développement global –économique, social, avec des volets éducatifs, sanitaires, la construction d’infrastructures de base– pour stopper l’exode rural, fixer les populations en augmentant leurs revenus et leurs productions. C’est un projet pour plusieurs générations qui concerne l’ensemble de la zone aride du Sahel, pas un tracé de 15 kilomètres.» (Photo, je rencontre Matar Cissé).

Voici le reportage pbublié dans Libération :

Accoudé à la clôture de barbelés, le sergent Faye des eaux et forêts de Tessékéré, ruisselle sous la pluie. Derrière, des jeunes s’activent. Ils creusent des trous dans la terre sablonneuse et y déposent des plants Widou parcelle plant d’arbres.Dans cette parcelle de près de 600 hectares, solidement protégée, ils densifient un couvert végétal trop rare. Opération isolée? Non, élément parmi d’autres de ce qui pourrait devenir un des programmes de développement les plus ambitieux du siècle: la Grande Muraille verte. Avec des majuscules s’il vous plaît. Photo, un plant dans une parcelle clôturée.

Une idée lancée en 2005, puis baptisée ainsi par Abdoulaye Wade, le président sénégalais jamais à court de formules chocs. Encore une machine à capter des milliards (le Fond mondial pour l’environnement a déjà promis 119 millions de dollars) au nom de la lutte contre la désertification et la pauvreté?

Le soupçon d’une simple opération marketing est monté, alimenté par les résultats mitigés ou les échecs des «barrières vertes» des pays circumsahariens depuis quarante ans. L’évocation d’une ligne de 15 km de large à travers le Sahel, de Dakar à Djibouti, comme si une palissade d’arbres devait lutter contre une hypothétique avancée du désert, n’est pas pour rien dans la critique des spécialistes européens. Ce soupçon, Abdoulaye Dia, un géologue nommé à la tête de l’Agence panafricaine de la Grande Muraille verte, l’écoute en souriant. «Toutes les critiques sont acceptables… à condition de porter sur ce Pépinère2 que nous faisons réellement et non sur une idée préconçue : les Africains seraient incapables de concevoir un programme sérieux.» Et de tendre au journaliste un ouvrage de 400 pages (1), sur le projet. L'un des articles de ce livre consiste justement en une analyse critique des "barrières vertes" au Maghreb.

Pour lui, «la réussite dépendra plus de la mobilisation des populations locales que de l’aide internationale. Le Sénégal s’est lancé dans l’action avant d’avoir touché un seul centime. Ce projet est certes centré sur la restauration de sols dégradés par la reforestation (photo pépinière à Widou)  et des ouvrages de rétention d’eau.Mais il vise un développement global –économique, social, avec des volets éducatifs, sanitaires, la construction d’infrastructures de base – pour stopper l’exode rural, fixer les populations en augmentant leurs revenus et leurs productions. C’est un projet pour plusieurs générations qui concerne l’ensemble de la zone aride du Sahel, pas un tracé de 15 kilomètres.»

Des scientifiques et cadres techniques africains peuvent-ils transformer une idée un peu fumeuse de dirigeants politiques en programme efficace? L’hypothèse se vérifie à Widou Thiengoly, au coeur du Ferlo (voir carte), au nord du Sénégal. Ici vivent près de 5000 personnes, pour la plupart des éleveurs peuls, dispersés dans des concessions familiales. Ils se retrouvent ce jour demarché, ralliant Widou en charrettes Saison des pluies tractées par ânes ou chevaux. «Nous avons replanté 5000 hectares chaque année depuis 2008, avec un taux de succès de 70% en moyenne», explique le colonel Pape Sarr, des eaux et forêts. Des parcelles clôturées, de 400 à 2000 hectares, montrent des résultats spectaculaires. Même les plants quin’avaient pas bien pris l’an dernier repartent grâce à la mousson, très bonne cette année, qui a gorgé les sols d’eau. Le sergent Omar Faye (un homonyme), chef de poste des eaux et forêts de Widou, tient la liste des pluies depuis le 24 juin. En six épisodes, pas moins de 340 mm sont déjà tombés, près du double de la moyenne climatique. La photo ci-contre, prise à Widou par Axel Ducourneau (Cnrs) montre les "vertes prairies" du Sahel... lorsqu'il pleut. Dans les parcelles clôturées, la strate herbacée monte à un demi-mètre. «D’ici cinq ans, promet Faye, on verra surgir dans ces parcelles des densités d’arbres maintenant inconnues dans le Ferlo.»

Même hors des parcelles clôturées, l’herbe couvre le sol, le feuillage des arbres est opulent. Bovins, Saison sèche chèvres et moutons ont le ventre rond et les petits gambadent en nombre. Difficile d’imaginer les neuf mois de saison sèche, lorsque l’herbe ne cache plus un sol sableux, parcouru par des vaches efflanquées. La photo ci-contre montre les environs de Widou durant la saison sèche.

Ce paysage, aux apparences édéniques, est trompeur, explique Aliou Guissé, professeur d’écologie végétale à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad). L’herbe est verte mais rase, tondue par les troupeaux. Les arbres? Il n’y a presque pas de jeunes pousses, éradiquées à coups de dents. Aliou Guissé retrace l’évolution fatale de la région. «L’écosystème est aujourd’hui hors d’état de se maintenir. Même de bonnes moussons –rompant avec les grandes sécheresses des années 1970 et 1980 – ne peuvent contrebalancer la pression anthropique trop forte.» Une pression qui s’exerce par un «surpâturage de troupeaux trop nombreux, des feux de brousse pour favoriser les herbes au détriment des arbres, la coupe brutale de branches pour nourrir le bétail en saison sèche. »

  Bovins saison seche Paradoxe: les six forages profonds (photo, pompe de WIdou) de la zone sylvo-pastorale du Ferlo ont aggravé la situation. Ils ont été creusés dans les années 50 et 60 pour fixer les Peuls, éleveurs à l’époque nomades et confrontés à des conflits de plus en plus violents avec les agriculteurs lors des migrations dans le sud du pays durant les saisons sèches. Ils ont permis l’augmentation de la taille du cheptel – près de 400 000 bovins et deux millions d’ovins et caprins (2) – au-delà de la capacité de charge à l’hectare, raisonnerait un éleveur du Massif Central. Lequel déciderait de vendre une partie de son troupeau.

Mais, explique Aliou Guissé, «le Peul veut posséder le maximum de bétail, source de son prestige. De nombreuses bêtes meurent durant la saison sèche. Il y a un conflit entre une vision rationnelle, qui serait de calculer la charge à l’hectare possible, vendre les bêtes lorsqu’elles sont grasses, et la tradition». Des blocages anthropologiques à la mutation vers une exploitation efficace des ressources naturelles, dont les Peuls du Ferlo offrent un exemple extrême, peuvent- ils faire échouer la stratégie de développement agricole et rural qui se cache derrière la Grande Muraille verte ? A l’optimisme du colonel Pape Sarr répond l’avertissement de l’anthropologue Gilles Boetsch, directeur de l’unité mixte internationale Environnement, santé, sociétés  (CNRS, universités de Dakar et Bamako, CNRST du Burkina Faso): «Transformer rapidement les Peuls en agriculteurs, au moins en éleveurs optimisant la gestion de leur troupeau ne sera pas facile.» C’est pourtant un objectif des responsables sénégalais de la Grande Muraille verte, qui y voient une ressource de viande et de lait pour un pays qui en importe.

Du recteur de l’université de Dakar, Abdou Salam Sall, au sergent Faye, tous sont conscients des difficultés sociologiques et culturelles de leur entreprise. Mais considèrent avec optimisme leur dépassement grâce à la démonstration concrète qu’une «meilleure vie» est possible. Elle commence par l’implication de la population locale à toutes les étapes de la Grande Muraille verte. Le sergent Faye l’assure: «Les parcelles ont été dessinées avec l’accord de la Communauté rurale dont le président est l’éleveur ayant le plus de bêtes. Nous faisons appel en priorité à la population locale, rémunérée pour l’entretien des pépinières, la réalisation des plantations, la pose des clôtures. »

Le choix d’arbres locaux aux usages multiples (fruits, fourrage, médecine…), connus ou à développer comme la fabrication d’huile à partir des graines de sump (Balanites aegyptiaca), veut persuader les populations qu’elles profiteront directement du reboisement. Malin, le sergent fait surveiller les parcelles par les populations les plus proches qui peuvent y faucher l’herbe pour les bêtes lors de la saison sèche, et pourront y implanter de premières cultures, à l’abri du pâturage.

A Widou, de premiers jardins collectifs utilisant l’eau du forage ont produit une petite révolution Widou concession économique, culturelle et alimentaire: la production de légumes, par des groupes de femmes qui ont investi l’argent récolté. Des signes évident de "modernité" sont pointés par Pape Sarr. Devant la maison du président de la Communauté rurale, en dur parmi des cases traditionnelles, trônent deux voitures puissantes, une antenne parabolique orne le toit. Le recteur de l’université de Dakar note avec un sourire :«Sa fille a débuté des études de droit.» Or tout cela ne peut provenir que de la vente d’une partie d’un troupeau trop grand.

Cette approche fondée sur l’amélioration des conditions de vie prend aussi la forme des activités citoyennes organisées par l’Ucad, permises par l’enthousiasme de 800 étudiants, mobilisés durant les vacances d’été sur une douzaine de sites ruraux. A Widou, sous la direction de Maïmouna Touré, ils consultent les patients, de futurs IMG_2411 IMG_2375 pharmaciens distribuent des médicaments (photo à droite), d’autres plantent des arbres, alphabétisent, donnent des cours d’informatique dans des conditions pour lemoins rudes.

En santé, des résultats parfois spectaculaires sont au rendez-vous. L’infirmier de Widou, Fary M’Baye Sow s’en vante: «La population utilise les moustiquaires imprégnées d’insecticide et distribuées depuis trois ans. Résultat : je n’ai enregistré qu’un seul cas de paludisme depuis le début de la saison des pluies, identifié par diagnostic du Plasmodium falciparum.» L’information élargit le sourire du médecin Lamine Gueye, professeur à l’Ucad, responsable du volet santé des «activités citoyennes». (photo, étudiants de l'UCAD à Widou)

Ces premières réalisations inclinent à l’optimisme, mais la Grande Muraille verte tiendra-t-elle ses promesses sur le long terme? Pour le savoir, l’Institut écologie environnement du CNRS vient de créer un Observatoire dédié à cette opération. Dirigé par Gilles Boetsch et Aliou Guissé, il ambitionne d’installer une structure permanente à Widou, sur trois hectares offerts par la Communauté rurale. Objectif : mesurer sur la longue durée les transformations du milieu naturel et de la société, les impacts, succès et échecs de la Muraille verte au Ferlo, et impulser la réflexion sur l’usage innovant de ressources existantes ou créées par les plantations (gomme arabique, fruits, huile,médicaments). Déjà, 18 projets de recherche ont été lancés, de la botanique à l’anthropologie.

La Grande Muraille verte concerne onze pays. La plupart en sont aux balbutiements, admet Dia, comme le révèlent les curieuses variations de son tracé sur les cartes. Mais les débuts sénégalais semblent montrer que le projet mérite plus qu’une simple observation scientifique.•
(1) Le Projet majeur africain de laGrande Muraille verte, (Ed.IRD).
(2) Zones Louga, Linguère et Kebémer.

Les commentaires sont fermés.