21/09/2015

PARCOURS D'UN MIGRANT

Parcours migratoire d’un jeune Sénégalais : « J’ai traversé la Méditerranée en zodiac »
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« Tout est possible à qui rêve, ose, travaille et n’abandonne jamais ». Cette phrase de Xavier Nolan, l’excellent réalisateur canadien, reste à vérifier pour Yoro qui a pris la route puis traversé la méditerranée pour rejoindre l’Europe. Arrivé en France à travers des voies sinueuses en fleuretant et bravant la mort, le jeune Sénégalais vit à Paris depuis un peu plus d’un an. Mais il est loin de toucher à son but : le rêve d’une vie meilleure.
Le choc des images provoque le poids des mots. La vue des milliers de morts échouant sur les plages méditerranéennes évoque en Yoro, 33 ans, son parcours qui ressemble à bien des égards à celui de ceux qu’on appelle, selon une sémantique différente, de par une prise de position idéologique, « réfugiés » ou « migrants ». Le sourire sur son fin visage ovale aux yeux globuleux orné par une précoce présence de cheveux blancs n’est pas une façade mais il trahit bien une philosophie de vie. Son voyage à lui, Yoro le date au lendemain d’un combat de lutte. « Je suis parti de Dakar après le combat Balla Gaye 2 – Yékini (22 avril 2012, ndlr) pour rallier le Maroc par la route. Je suis arrivé en Espagne le 21 avril 2013 ». Un an de lutte contre le désespoir malgré les péripéties qu’il raconte de manière joyeuse mais aussi en ayant la voix étreinte d’émotions selon les événements.
« Voyage au bout de la nuit »
Au marché de Cergy, en périphérie parisienne, Yoro s’active pour écouler sa marchandise. C’est la même activité qu’il faisait quatre ans plus tôt au marché Sandaga de Dakar. « Je gagnais bien ma vie. En moyenne, j’avais 20 000 FCfa par jour. Certains samedi, mon chiffre d’affaires pouvait aller jusqu’à 50 000 FCfa ». Le jeune trentenaire était marchant ambulant au célèbre marché de Dakar. Au retour de la Korité 2011, la diète financière allait prendre le relai de celle religieuse puisque la mairie de Dakar avait pris un arrêté pour interdire les marchands ambulants de Sandaga. A partir de ce moment, deux choix était possibles. « Louer des magasins et se conformer à la loi, certains l’ont et parmi eu il y a eu beaucoup de regret. La deuxième solution était de partir en tentant l’aventure de l’immigration. Les destinations qui s’offraient à nous étaient l’Afrique du Sud, le Brésil et l’Europe ». C’est cette dernière option que Yoro privilégie sur les conseils d’un ami établi en Espagne. Il devait payer 1 500 000 francs CFA. « Mon ami m’avait dit qu’il fallait régler en avance la somme. Comme je ne disposais pas de la totalité de la somme, les personnes avec qui j’étais ont accepté que je donne un scooter d’une valeur de 400 000 francs FCfa en plus de 500 000 ». Yoro pris la route pour le Maroc. « C’est une destination qui attirait beaucoup de Sénégalais ». Mais une fois au Maroc, la promesse de son « ami n’a pas été respectée ».
Les personnes qui devaient se charger de le « conduire en Espagne » ont disparu. « A Rabat, les passeurs lui avaient promis que c’est la Croix-Rouge qui allait s’occuper de son passage en Europe ». Incroyable mais « l’espoir peut faire croire à n’importe quelle chimère », tente d’expliquer Yoro. Un de ses amis de voyage a choisi, avec plus de lucidité, de rentrer au bout de deux semaines d’interrogations au Maroc. Avec ses confrères de galère, Yoro porte plainte contre ses « amis » basés au Sénégal et en Europe mais aussi les passeurs marocains. Le jeune Sénégalais avait « une autre vision du résultat de (son) voyage que cet échec cuisant et amer ». Il lui fallait toucher impérativement à son but. Avec seulement 50 euros en poche, le chemin vers l’Europe semblait encore plus loin. La débrouille n’est pas un vain mot pour Yoro avec son sens de l’observation, il s’inspire du quotidien des Sénégalais vendeur de « portables chinois au Maroc » pour redémarrer à zéro en montant un petit commerce.
Avec ses modestes gains, il commence difficilement à s’installer dans la capitale marocaine. Ces gains lui permettent de payer son loyer, de vivre et même d’envoyer de l’argent au Sénégal. Le temporaire devient durable sous le matelas illusoire d’une installation de petit confort mais le jeune homme ne perd pas de vue son objectif de rejoindre l’Espagne. « Après 11 mois, j’ai pris mon courage à deux mains pour aller à Tanger ». Une fois sur place, Yoro tombe encore des nues en découvrant ce qu’il appelle « un trafic ». Parmi les nombreux candidats à l’immigration, beaucoup se font berner. En route, « les arabes qui se proposent de faire le guide récupèrent l’argent et disparaissent ». Pour éviter ces mésaventures, les subsahariens essaient de mettre sur pied des solutions comme ce que Yoro appelle « les arrivées payées ». En clair, le candidat au départ donne entre 3 000 et 5 000 dirhams à une personne de confiance choisie par le guide et lui même. Une fois la traversée effectuée, le versement de l’argent s’effectue. Mais les arrivées payées n’ont malheureusement pas résolu tous les problèmes.
La traversée de toutes les peurs
C’est en connaissance de tous les risques que Yoro choisit de ne pas se fier aux guides et aux passeurs. « J’ai décidé de m’occuper personnellement de ma traversée de l’Atlantique donc des 14 km entre Tanger et Tarifa ». Il décide de se mettre avec cinq autres personnes, qui « tentaient quotidiennement leur chance pour passer en Europe », afin de réaliser son projet. Son business plan était simple : chacun cotise l’équivalent de 100 000 francs CFA pour acheter le matériel : les rames, les gilets de sauvetage, s’informer sur la météo. La coordination de ce plan nécessitait une minutie particulière. « Ainsi nous avons acheté un zodiac à 600 dirhams, des rames et des gilets à 150 dirhams l’unité. Nous avons payé la police marocaine qui surveillait la côte pour monter dans un de leurs bus pour passer les contrôles qui sont sur la route qui mène à la plage. Nous n’étions pas les seuls dans le bus qui pouvait contenir une cinquantaine de personnes. Il n’était cependant pas rempli mais chacun des passagers a déboursé 10 euros », raconte Yoro. Il ne manque pas de raconter une anecdote symbolique du désespoir des candidats au départ. « Parmi nous, certains ont appelé leurs marabouts au pays pour des prières de bonne traversée ». Redoutée, la traversée de la méditerranée fait beaucoup de morts. Il y a eu près de 8 000 morts en méditerranée de 2011 à avril 2015 selon le Haut Commissariat des Nations Unies aux Refugiés (HCR). Le soir du départ est choisi : « C’était la pleine lune », parce qu’elle facilite la traversée avec plus de lumière. Après les préparatifs matériels et mystiques, l’heure de la grande traversée a sonné.
« Une fois sur la plage, nous avons débarqué et commencé à gonfler le zodiaque. Nous nous sommes cachés dans les bois en sachant que la marine marocaine finit la surveillance des côtes entre 4h et 4h45 du matin. Des bois, il faut faire un sprint avec le matériel car les militaires ne peuvent plus intervenir quand nous arrivons dans l’eau. Ce n’est plus leur domaine de compétence », poursuit Yoro, bien au fait des détails juridiques. Une fois dans l’eau, Yoro dit remarquer que « les « capitaines » de ces rudimentaires embarcations sont des Sénégalais car beaucoup viennent des îles du Saloum ou ont été pêcheurs. C’était une nuit calme. Après plus de deux heures de rame, nous avons été repérés par la marine espagnole. Elle nous a ordonné de ne plus ramer. Après les autres embarcations, nous étions 42 personnes au total. Il y avait beaucoup de filles. Elles ont un système : être enceinte est une garantie de passer en Europe. Les autorités espagnoles nous ont accueilli dans leur bateau pour nous acheminer au port ».
Débarqués pour la première fois sur le territoire européen, c’est au tour des contrôles de police, de santé, les Adn des candidats à l’immigration sont prélevés. Pas le temps de savourer le changement de continent car ils prennent la direction du tribunal deux jours après leur arrivée. « Le juge nous notifie que nous sommes des clandestins et que le tribunal va statuer sur nos cas, témoigne Yoro. Pour les moins chanceux, c’est un renvoie direct au pays alors que les plus heureux sont remis en liberté après la période légale dans les centres de rétention ». Selon les différentes lois européennes, le temps de rétention est de deux (2) à soixante (60) jours.
« J’y ai passé 49 jours, précise Yoro. Certains de mes compagnons de galère ont été directement reconduits au Sénégal. Il ne faut pas donner son pays d’origine ou avoir des papiers d’identité sur soi. Pour traverser le Maroc, j’avais une photocopie de mon passeport car, en cas de contrôle, la police locale pouvait te remettre dans le désert par défaut de papiers administratifs. J’ai jeté la photocopie quand la marine espagnole est arrivée. J’ai prétexté que je venais du Tchad. Plus le temps passe au centre de rétention plus j’avais espoir. Mais il y avait un jeu de dupe en réalité sur la situation. Les Espagnols ne devraient pas avoir de problème pour retrouver nos nationalités car ils nous voyaient appeler au Sénégal tous les jours avec les cabines téléphoniques installées dans les centres ».
Séville pour une nouvelle vie
Les jours de libération dans les centres de rétention aux frontières de l’Europe sont les lundis et les vendredis. Quand la nouvelle est annoncée, ce sont les associations comme la Croix-Rouge qui prennent le relais de l’encadrement et l’appui dans les premiers pas en Europe.
« J’avais pris la direction de Séville, ville choisie par l’association qui m’accueillait. Elle m’avait donné un peu d’argent, une carte de transport. Ils m’ont dit qu’ils ne travaillent pas avec l’Etat donc pas la peine de continuer à cacher qui j’étais. Après avoir pris confiance, je leur ai dit la vérité sur ma nationalité et mon âge. Ils m’ont demandé de contacter ma famille au Sénégal et de la rassurer. Mais j’avais obligation de commencer à apprendre l’espagnol. Ils t’aident également à avoir des traces de présence sur le pays en vue d’une éventuelle régularisation ».
Au bout de deux mois à Séville, Yoro était aussi en contact direct avec les différents membres de sa famille présents en Europe (France et Espagne). « La plus proche était en banlieue de Madrid. L’association m’a acheté un billet de train et donné 50 euros d’argent de poche ». Ainsi, Yoro retrouvait une autonomie mais il s’y était préparé. « A Séville, j’avais commencé à travailler. Mais je remarquais que l’Espagne était durement touchée par la crise. Ainsi j’ai juste passé six mois à Madrid. J’ai contacté des parents, un oncle à Paris m’a conseillé de venir en France. Mais j’ai eu une hésitation car entretemps j’avais rencontré une Norvégienne devenue ma copine et elle voulait que je la suive en Norvège. Finalement, j’ai opté pour la sagesse et le choix de Paris ».
Arrivée en France, être hébergé par des parents ne l’a pas empêché d’être confronté à des difficultés. « En France, la vie est chère. Tout ce que j’avais épargné au Maroc et même pendant les deux mois en Espagne, je l’ai dépensé en France en un peu plus d’un an ». La vie n’est pas seulement chère en France, elle semble sans avenir pour Yoro. « J’ai déposé pour une prise en charge sur l’aide médicale d’Etat (une étape importante pour être plus tard régularisé) mais elle a été refusée ». La condition pour l’obtention du sésame est de fournir un papier attestant de la date d’entrée en France. Ce qui est impossible à fournir pour Yoro car on lui avait payé son billet de train et il n’était pas en possession de papier d’identité.
Regrets d’un rêve inaccessible
Devant son horizon qui semble boucher en France après bien des galères et sacrifices pour y arriver, Yoro reste amer. « Je regrette d’avoir fait ce choix même si à l’époque j’étais obligé de trouver une solution. Si c’était à refaire je ne le ferai pas. Partir était inéluctable mais je n’allais pas le faire de manière clandestine et dangereuse. La traversée du Maroc s’est faite sans sécurité, je pouvais ne pas m’en sortir. En dehors du racisme, mes compagnons de voyage et moi avons été poursuivis avec des armes par des habitants d’une petite ville. Pour aller à Fès, je dormais dans le bus. Une dame est venue me réveiller pour m’ordonner de lui céder ma place. Et comme je savais qu’ils ont peur des gris-gris, j’ai en sorti et elle a eu peur et m’a laissé en paix. Nous avions fini par avoir des règles comme ne jamais sortir seul mais minimum par trois pour prévenir l’insécurité.
 Devant les images de migrants morts qui sont au programme des télévisions françaises, Yoro refait le film de son voyage. « Cela me rappelle ma propre expérience. C’est triste. Les seuls perdants sont les morts. C’est un système qui enrichit beaucoup de monde à commencer par les passeurs. Il y a des Sénégalais qui en font un travail. Dès le Sénégal, ils cherchent des candidats à l’immigration clandestine à arnaquer comme moi alors que nous cherchons une vie meilleure simplement. Le jour de ma traversée, ma mère m’a appelé pour me dire qu’elle avait fait un rêve sur mon voyage et tout allait bien se passer. J’attends encore que ce rêve se réalise ». Encore célibataire, Yoro n’a pour projet que d’avoir des papiers pour reprendre le cours de sa vie.
Moussa DIOP/Lesoleil

Commentaires

Très beau récit qui remet les pendules à l'heure, merci.

Écrit par : Visiter Marseille | 22/09/2015

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Espérons que beaucoup de candidats "au départ", via des chemins clandestins, liront ce récit. Beaucoup de Sénégalais, pourtant en situation régulière en Europe, reviennent vivre définitivement au pays. Croire à une vie dorée en Europe, quelle illusion !

Écrit par : Candide | 22/09/2015

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On ne peut que regretter que les pays africains ne diffusent pas des reportages télévisés sur les conditions de vie lamentables des immigrés clandestins en France. Malgré tous mes conseils, l'un de mes beaux-frères a fait le même trajet, a vécu les mêmes dangers, les mêmes galères. Arrivé en 'Espagne, pas de travail. Il est parti en Allemagne, et cela fait maintenant trois ans qu'il n'a pas d'emploi, qu'il voit son rêve de richesse et de vie facile devenir un cauchemar. Il aimerait bien revenir, mais cet aveu d'échec ternirait son image au pays. Il est coincé quelque soit le côté vers lequel il se tourne, c'est pathétique. C'est tout cela qu'il faut dénoncer, partout en Afrique, avec l'aide des pays européens. On se demande pourquoi les solutions les plus évidentes ne sont jamais envisagées par ceux qui nous gouvernent. D'autant que les immigrés qui réussissent leur vie en Europe - il y en a quelques uns - auraient sans doute tout aussi bien réussi au Sénégal, car c'est à force de travail et d'opiniâtreté qu'ils sont arrivés, recette qui fonctionne dans tous les pays du monde, même les plus pauvres. C'est tout cela qu'il faudrait expliquer en long, en large et en travers aux candidats à l'émigration vers le rêve impossible.

Écrit par : reginald GROUX | 25/09/2015

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