20/03/2016

LA PIROGUE DE REGINALD

LA PIROGUE

6343224289_baee5b2fcf.jpg

Ce matin, réveil aux premiers frissons de l’aube ! Les hôtes qui nichent sous ma toiture, toujours les premiers à célébrer le jour nouveau, se bousculent déjà et piaillent à qui mieux-mieux. Leur joyeux babil est un hymne à la vie, et je sors de mon lit avec d’autant moins de peine qu’aujourd’hui est pour moi un jour pas comme les autres : tout à l’heure je m’en irai dans les îles du Saloum pour acquérir cette pirogue - déjà chargée de tant de rêves - qui flotte dans ma tête depuis mon installation sur le bolong de Djilor.
Un ami m’a prêté hier au soir une embarcation, ombre immobile qui nous guette, tapie dans l’obscurité, à une encablure du rivage. Ma petite équipe termine les préparatifs du voyage et achemine tout ce dont nous aurons besoin, moteur, réservoirs, glacières, caisses de matériel, le strict nécessaire auquel s’ajoute l’indispensable et encombrant superflu.
J’observe mes laptots qui se déplacent en silence dans la nuit, lente procession surgie de l’ombre qui s’enfonce dans les flots encore baignés de ténèbres. Leurs gestes sont mesurés, ils n’échangent aucune parole ; ils se faufilent en silence dans l'opacité qui les enveloppe dans un singulier ballet de noctambules. Et je regarde chacun placer sa charge dans les flancs de la pirogue avec d’infinies précautions, comme on déposait naguère son offrande aux pieds de l’antique divinité.
Nous embarquons. La nuit nous engloutit. L’air du matin est vif et je suis encore tout chiffonné de sommeil. Encapuchonné, recroquevillé, je m’efforce de rassembler des vestiges de rêves que le brusque réveil a éparpillés. Le ronron du moteur me berce mollement tandis que l’orient se glace d’un subtil camaïeu d’or et d’argent.
Nous nous rangeons bientôt – après combien de temps ? - le long d’un débarcadère délabré qui étire ses lattes vermoulues sur une plage de sable gris. C’est une succession de mauvaises planches gauchies, la plupart effondrées ou sur le point de rompre. Je crois y voir le vestige de quelque piano cyclopéen surgi des eaux et je me dis qu’en parcourir le clavier tient davantage de l’ordalie que de la performance acrobatique.
Quelques mots chuchotés. Une ombre imprécise se détache de la nuit et vient se joindre à nous.
Nous embarquons un « vieux », qui par ailleurs me semble sensiblement plus jeune que moi. On m’explique que c’est un parent « connaisseur », qui doit nous guider jusqu'au village où se construisent les pirogues et nous conseiller dans notre achat. Je l’ai appris à mes dépens depuis longtemps : lorsqu’il est question d’affaires, la notion de « parent » en Afrique n’apporte aucune sécurité particulière. Elle ne signifie qu’une seule chose : si l’affaire tourne mal on a le réconfort de savoir que l’argent perdu reste au moins dans la famille. Tant qu’à se faire rouler... Mais le bougre a une bonne tête, et il se garde de m’adresser la parole, ce qui est plutôt bon signe… Ici les manifestations d’amitié spontanées sont d’autant suspectes qu’elles sont débordantes.
Nous repartons dans le froid de l’aube naissante. Seconde halte, pour faire le plein des réservoirs à Ndangane, le grand port de pêche du Fleuve, ville de tous les trafics, de toutes les débauches. A la station-service, échanges véhéments de propos incompréhensibles, tractations qui prennent de longues minutes alors qu’il semble impossible qu’il puisse y avoir un enjeu quelconque… Remplir deux bidons de 25 litres devient une affaire d’état. Je me rendors, sachant bien que même si l’on me fournit un quelconque début d’explication, celle-ci sera tant éloignée de ma logique que je ne pourrai rien comprendre ni changer à la situation. Et encore moins en déduire quoi que ce soit qui pourra m’être utile un jour à titre d’expérience. Il faut accepter que certaines choses m’échappent et m’y résoudre. La logique n’est pas universelle : contrairement aux idées reçues, elle est composée d’autant de strates hermétiques qu’il y a de cultures singulières de par le monde. A chacun sa clepsydre, à chacun son clocher.
Raccourcir l’attente en dormant, échapper au temps … Enfin repartis. Nous accostons à nouveau à quelques centaines de mètres en aval. Rien ne m’étonne plus, je ne pose pas de question. En Afrique, quel que soit le moyen de locomotion, les départs se font toujours par à coups, sous les lois gémellaires du zigzag et de l’accordéon, avec d’interminables détours et haltes, pour prendre un sac de riz, une lettre, un passager pour l’hôpital, une pièce détachée ou un encombrant colis aux effluves tenaces.
Il semble que tout ce qui aurait pu être réglé tranquillement la veille doive l’être au dernier moment, dans le désordre et la confusion, si tant est que les protagonistes figurent à l’appel. Lorsque tout semble enfin prêt il y a l’incontournable passage par la pompe à essence avec parfois, en prime, la réparation de la roue de secours, à plat depuis la veille.
Il y a si longtemps que je me suis résigné ! J’ouvre un œil, le referme, me pelotonne à la recherche d’une position un peu moins incommode. Placide, j’attends la suite des évènements dans le cocon rassurant d’un demi sommeil ouaté.
Il y a là une pirogue à vendre, paraît-il. Je tiens sans doute l’explication du palabre pendant le plein d’essence. Mes accompagnateurs me font valoir qu’elle est neuve et que cela nous épargnerait une longue course dans les îles. Elle ne mesure que douze mètres alors que j’étais parti sur l’idée de treize, et le prix annoncé me semble excessif. D’entrée de jeu le vendeur m’indique avec une assurance feinte qu’en ce qui concerne une possible négociation, ce sera comme pour l’achat d’une voiture neuve : pas de rabais ! Ce qui ne fait que prouver qu’il n’a jamais acheté de voiture neuve, et ce mauvais boniment le discrédite derechef. La moitié de son visage caché derrière les Ray Ban démesurées qu’il porte dans la nuit me font ressouvenir de ce que disait Talleyrand : la première impression est toujours la bonne, surtout si elle est mauvaise…
Je ne cède pas aux arguments de ma petite troupe : nous étions partis pour aller dans les îles, nous irons dans les îles ! La pirogue Ray Ban sera toujours là ce soir si nous faisons chou blanc. Nous repartons, pour de bon cette fois-ci. Le ronron du moteur nous enveloppe à nouveau de son bruit rassurant et je me réfugie avec délices dans le confort d’un vrai sommeil, l’esprit tout rabouillé, comme un collégien dans le car scolaire par un matin d’hiver.
Le temps s’est arrêté ; nous glissons sur les eaux dormantes ; une force sourde nous entraine vers des horizons fugitifs. Sur les berges limoneuses du chenal je distingue confusément des troupes de hérons drapés dans leur habit de cendres. Gardiens séculaires des mystères de ces lieux ils veillent, immobiles, silhouettes fangeuses dans les limbes diaprés du jour naissant.
Avec les premiers rayons du soleil la mangrove sort de l’ombre. C’est une métropole végétale que l’on pourrait parcourir des jours entiers, gros buisson vert sombre troué de sentes, de chemins, de ruelles, d’avenues et de places, qui semble flotter à l’infini, dans l’infini, sur l’infini, sans horizon, sans commencement, sans fin, gigantesque dédale aux confins du néant.
Des heures durant nous sillonnons les bolongs, passant d’un étroit canal végétal à des fleuves d’étain, larges flaques sur lesquelles des petits nuages blonds défilent en troupeaux dociles. Notre cicérone embarqué à l’aube nous guide avec assurance et nous louvoyons sur l’immensité, au milieu d’invisibles bancs de sable et d’îlots dérivants. Les oiseaux aquatiques se laissent choir lourdement et ressortent d’un trait, un vivant lingot frétillant en travers du bec. Nous progressons dans un univers irréel où se mêlent dans une harmonie primale les mondes animal, aquatique et végétal. Tout est si beau, si calme, si juste, que j’éprouve un sentiment de honte à venir perturber cet équilibre céleste qui n’a nul besoin de la présence des hommes. Je me demande un instant si cet univers si parfait et si fragile est la preuve ou la négation totale et définitive de l’esprit divin avant de retourner somnoler : je tiens un bon sujet de méditation pour les nuits d’insomnies. En de rares endroits, une langue de terre où se blottissent les cases d’un campement de pêcheurs. Sur la grève, des fumeries de poisson et toujours, la mosquée d’un blanc immaculé à laquelle chacun a sans doute contribué au delà de ses moyens, avec la ferveur des bâtisseurs de cathédrales.
Nous finissons par atteindre notre destination : au détour d’un méandre, un gros bourg tapi dans la mangrove, l’une des rares terra incognita laissées pour compte par Google Earth.
Carcasses de poissons, détritus en tous genre, bouteilles et sacs plastiques qui jonchent le sol rendent compte de l’importance de la population. La plupart des bâtiments sont délabrés, réparés avec des moyens de misère, à demi écroulés à moins qu’ils ne soient qu’à demi construits, à demi abandonnés ou à demi habités, comment savoir ? Tout est à la limite de l’équilibre, de l’incertitude, du peut-être. Ici l’architecture est synonyme de désordre, d’anarchie, de précarité : de vieux filets de pêche retiennent des morceaux de tôle dévorés de rouille ; tout est calé, rafistolé, consolidé, le fil de fer est roi. L’essentiel des constructions disparaît derrière de pitoyables emplâtres qui masquent un enchevêtrement de fers à béton, de grillages, de fûts métalliques, de bidons éventrés : impossible de savoir si les briques tiennent les planches ou si les planches tiennent les briques. Des morceaux de bordés multicolores arrachés aux flancs des pirogues barrent les ouvertures du côté des vents dominants. Ces planches bigarrées ordonnées par la main du hasard suffisent à effacer l’aspect misérable du lieu : comme toujours en Afrique, l’éclat d’un seul sourire parvient à effacer tous les haillons.
J’écarte la tentation de voir une forme d’art dans ces contrevents de fortune qui resplendissent au soleil. J’ai trop goûté à ces impostures lorsque j’étais marchand à Saint-Germain-des-Prés pour céder encore à ces facilités de mercanti.
Partout des pirogues : sur l’eau, sur la plage, jusque dans les cours des maisons. Celles en mauvais état qui peuplent la grève serviront à reconstruire de nouveaux esquifs. Tout ce qui ne sera pas cannibalisé sera récupéré : le moindre copeau de bois servira encore à faire cuire les aliments ou à fumer le poisson, mais rien ne se perdra, assurément. L’étroitesse des rues, le sable fin dans lequel le pied s’enfonce, l’absence totale de carcasses de voitures, tout témoigne de l’indiscutable insularité du lieu.
Il fait de plus en plus chaud. Comme toujours, la transition entre la fraîcheur du matin et l’insupportable chaleur s’effectue en quelques minutes, à croire que chaque jour à heure fixe une main invisible s’amuse à enclencher le bouton de la rôtissoire. On me conduit dans une cour et j’attends, assis sur une chaise bancale - ce terme en Afrique à valeur de pléonasme - sous la dentelle d’un acrotère menaçant ruine. Notre « vieux » doit attendre le retour de son ami le propriétaire des lieux, qui nous guidera dans le village. Les intermédiaires, dont le nombre ne cesse de s’allonger au fil des heures, font figure de poupées russes et je ne doute pas que chacun viendra réclamer son éco le moment venu.
Le voici venir enfin, digne vieillard serré dans un boubou blanc immaculé. La conversation s’engage, le ton monte, ils vocifèrent, je pressens l’algarade et me dis qu’ils vont en venir aux mains. Je m’informe : ils ne font qu’échanger les politesses d’usage, ils sont sans doute aussi sourds l’un que l’autre, tout va bien !
J’avais déjà remarqué, depuis mon arrivée dans les îles, que les autochtones avaient tendance à parler fort, même pour se dire les choses les plus simples. C’est, semble-t-il, l’habitude des peuples de la pirogue, accoutumés à hurler pour se faire entendre, disputant leurs mots au ronflement des moteurs hors bord, au souffle du vent et à la rumeur des flots.
Ce trait culturel pourrait être comique s’il n’usait les nerfs car il devient vite insupportable de les entendre tout le jour converser sur un ton de dispute, ne fut-ce que pour demander l’heure. L’épisode de la pompe à essence tôt ce matin n’était sans doute qu’un banal échange d’idées…
Bon, je me dis que les choses sérieuses vont enfin pouvoir commencer. Mais il faut d’abord consommer le repas préparé à la hâte en notre honneur ! Je décline poliment le plat local dont je pressens les vertus purgatives et me rabats sur l’incontournable sandwich à la Vache qui Rit, qui ne me fait pas rire du tout. Je passe avec succès l’épreuve de la languette rouge, insaisissable et facétieux sésame qui permet de s’affranchir de l’emballage en papier aluminium. Ce faisant je me dis que rien ne ressemble plus à la vie que l’ouverture d’un quartier de vache qui rit : dès qu’on néglige la consigne de départ, ce qui devrait être simple devient rapidement compliqué et l’on en a davantage sur les doigts que dans l’estomac !
Je triomphe des mouches venues me disputer mon repas et finis, à force de mastication, par venir à bout de cette torpille en caoutchouc qui sommeillait dans les flancs d’un sac plastique depuis la veille au soir.
La chaleur est devenue suffocante, les mouches virevoltent dans tous les sens et viennent s’abreuver aux gouttes de sueur qui perlent de mon front. Elles bourdonnent et décrivent de larges figures acrobatiques tout autour de moi. J’imagine un ballet aérien dans un remake de la Bataille d’Angleterre. A intervalles, je gesticule en tous sens comme une grenouille dyslexique dans le vain espoir de les décourager, on doit me prendre pour un fou. Devant moi, une cour nue clôturée d’un mur de briques rongées par la lèpre. Un cocotier nonchalant balance sans conviction ses papillotes d’argent. Plus loin, de l’autre côté de la ruelle, un autre mur décrépi. Des parpaings, posés sur le faîte d’une toiture en tôle ondulée pour empêcher qu’elle ne s’envole, dessinent des créneaux de château fort. Je suis, quelques instants, transporté à Castelnau. Le ciel est d’un bleu immatériel, sidéral.
Des poules traversent la cour, alertes, décidées, l’œil vif, le coup de bec rapide et précis, chirurgical. A ma gauche, des pagnes étendus sur une corde à linge claquent au vent et font exploser la lumière en jets multicolores. Le regard perdu dans des lointains mélancoliques, un âne immobile et résigné remue ses oreilles avec une rigueur et une précision de sémaphore.
Le vendeur de la pirogue de ce matin a déjà téléphoné trois fois pour rabattre son prix. Je ne ferai affaire avec lui qu’en dernier recours, nous le laisserons attendre, la pression a changé de camp. Il a renoncé à ses prétentions de vendeur de voiture et il est redevenu marchand de tapis.
J’accepte avec délices le verre embué que l’on m’offre : une limonade fraiche, voilà une valeur du monde occidental qui va me ramener à une réalité que Castelnau a réveillée et dont j’aurai bientôt besoin pour examiner la pirogue et en discuter le prix !
Je bois goulûment. De ma vie je n’ai jamais rien bu de si abominablement chimique. Il est impensable qu’un esprit sain ait pu concocter un breuvage aussi infect dans l’idée de le commercialiser où que ce soit sur la planète. Cela ne peut être que du résidu de cuve, du dégazage de déchets peut-être trop polluants pour en disposer dans la nature. Je ferme les yeux et me concentre : eau de javel, cornichon, fromage corse, Harpic, noyés dans un remugle de champ d’épandage. Les petites bulles qui éclatent sur ma langue font ressortir tour à tour chaque parfum de cet infâme bouquet. Magie de l’Occident, le produit se vend.
Mais là où il est distribué, au fin fond des îles du Saloum, peu de risque de concurrence et encore moins de plainte : ce qui compte c’est d’être moderne, n’est-ce pas ? Je vide mon verre d’un trait, politesse oblige, et refuse obligeamment la deuxième tournée. Vivre en Afrique suppose d’accepter de faire quelques sacrifices et d’être toujours prêt à se résigner au pire, lequel est sans bornes et toujours à venir. Je rote avec bonheur ; l’espace d’uninstant mon haleine est une bouche d’égout à ciel ouvert.
Toute mon équipe part à la recherche d’une pirogue à vendre. Mes piroguiers reviennent, chacun à son tour, dans le désordre, me décrivent la même embarcation quoique de façon très différente, repartent, reviennent. Cela dure une bonne heure. Nous sommes dans une pièce de Feydau, il ne manque que les portes qui claquent. Je renonce une fois de plus à trouver une explication logique à cet irrationnel ballet. Je me concentre sur les ombres que le soleil grignote implacablement et me demande dans combien de temps je serai rattrapé par la langue de feu de la rôtissoire. Mes piroguiers finissent par se rassembler et me conduire, à travers un dédale de flaques d’eau aux relents suspects, (quoique moins nauséabonds que la limonade) dans un vaste cimetière d’épaves. Deux gamins sont affairés à une tâche obscure autour d’un immense tronc calé sur un chantier, où seuls des amas de copeaux témoignent d’une quelconque activité. Quelques dizaines de pirogues rutilantes ondulent mollement dans le chenal, je n’en doute plus, nous sommes au bon endroit.
Je juge rapidement que la pirogue que l’on me désigne, amarrée à un ponton flottant sans doute offert par la Corée du Sud, est de qualité satisfaisante (je me suis renseigné sur les points à inspecter et j’ai observé, depuis quelques temps, les différents types de construction). J’en négocie le prix pour le budget initial que j’avais prévu. C’est une belle pirogue de quatorze mètres, pour laquelle il faudra sans doute encore prévoir des dépenses équivalentes à son prix d’achat pour la tropicaliser et en faire quelque chose de confortable et pratique, un tant soit peu aux normes de sécurité. J’en règle le prix convenu après l'inévitable marchandage, puis m’acquitte des diverses commissions pour enfin distribuer les indispensables cadeaux et les menus pourboires. Je ne bouge pas un cil lorsque l’on m’explique que le plancher n’était pas compris dans la transaction et qu’on le démonte enun tournemain.
Nous l’amarrons à un filin et rentrons par d’étroits canaux perdus dans la mangrove. La marée est à son plein et nous avons accès à des passes interdites ce matin, lesquelles, malgré notre pesante remorque, nous permettront de ne pas mettre davantage de temps au retour qu’à l’aller.
Déjà le soleil baisse sur l’horizon. L’eau qui nous entoure a pris l’allure d’une lourde flaque d’un gris profond que traverse un ruban de feu. Notre étrave déchire l’épaisse moire qui nous porte et déroule un éphémère ourlet d’argent sur l’infinitude des flots. Du côté du couchant, les feuillages à contrejour forment une masse sombre et compacte tandis que les rayons obliques, sur l’autre bord, font scintiller la mangrove dans un poudroiement d’or.
Dans le jour mourant, des troupes de pélicans s’élèvent pesamment à notre approche pour aller se poser à quelque distance, façon irrévérencieuse de nous signifier que nous sommes des intrus.
Nous redéposons notre « vieux » sur son embarcadère branlant après l’avoir grassement rétribué : il pourra s’acheter le mouton de la tabaski.
Le jour tombe. Le disque solaire, paré de sa gloire pourpre, sombre avec majesté derrière les îles. Le vent du soir effleure mon visage de son haleine chaude et limoneuse. L’horizon est cramoisi. Des trainées violettes prennent possession du ciel et se mêlent aux filets d’argent qui dansent sur l’écume noire des flots. Bientôt la nuit nous enveloppe et s’empare de nous : elle nous engloutit corps et âme. Des profondeurs de l’eau qui nous porte monte un sentiment qui m’étreint la poitrine. Enseveli au fond de ma pirogue c’est avec volupté que je me laisse glisser dans l’abîme palpitant de la nuit. Mon esprit s’échappe de mon corps et vagabonde dans l’immensité du ciel ; mes pensées planent vers ces régions fécondes où naissent les rêves, se meurent les illusions, se forge le destin des hommes. Dématérialisé, mon esprit résonne de l’écho d’une pierre tombant par ricochets dans un gouffre sans fin. Je suis la pierre, le gouffre, l’écho; je suis la chute elle-même, où est la différence ? Les yeux mi clos, j’arpente les étoiles. Un sourire d’enfant se dessine sur mes lèvres; je savoure avec
bonheur cet instant d’éternité.
Il y a longtemps que nous ne répondons plus aux appels incessants du vendeur aux Ray Ban.
Bientôt les lumières de ma maison scintillent au loin. Nous mettons le cap droit sur l’imposant bâtiment qui brille de tous ses feux, semblable à un lourd paquebot venu s’échouer sur la grève. Le moteur se tait enfin et nous glissons en silence sur les flots endormis. La perche finit de nous pousser vers le rivage dans un léger bruissement de soie.
Le raclement familier du sable sous la coque, une petite secousse qui nous fait perdre l’équilibre, et nous accostons. La vague d’étrave vient mourir sur la grève dans un dernier soupir : nous sommes arrivés.
Je suis heureux, fourbu, fier comme le chasseur qui rapporte sur ses épaules la dépouille d’un grand fauve, j’ai fait mon plein de rêves.
Et j’ai pris un joli coup de soleil sur le nez !

Reginald Groux
Djilor Djidiack, Décembre 2012

Commentaires

Très beau texte

Écrit par : Yannick MICHEL | 21/03/2016

Répondre à ce commentaire

très belle page bien écrite, je ferme les yeux et revis, toutes les étapes de cette aventure, superbe réalité bravo et merci pour se parfum du Sénégal.

Écrit par : vannier.m | 21/03/2016

Répondre à ce commentaire

Superbe Texte comme d'habitude merci l'Ami.
Marco.

Écrit par : MARCO | 21/03/2016

Superbe texte comme d'habitude.
Merci. l'Ami.
Marco.

Écrit par : MARCO | 21/03/2016

Répondre à ce commentaire

"Ndangane, le grand port de pêche du fleuve, ville de tous les trafics et de toutes les débauches" On se croirait à Macao, une description très exagérée de notre petit paisible Ndangane, mais l'effet littéraire fait mouche. Bravo, ce texte est magnifique, rare et précieux.

Écrit par : issa gibb | 21/03/2016

Répondre à ce commentaire

Quelle atmosphère, presque confidentielle, dans ce texte magnifique ! en le lisant, je me suis cru dans cette pirogue, là, aux côtés du narrateur, au fil de l'eau, rêveur, poète, nonchalant, sensible à la beauté de la nature, attentif aussi aux hommes, à leurs façons d'être, sans les juger. Bravo et merci !

Écrit par : Candide | 23/03/2016

Répondre à ce commentaire

Les commentaires sont fermés.