14/04/2016

UN PHOTOGRAPHE A DAKAR

STEPHANE TOURNE – « Je marche par coup de coeur »

 Nuul-kukk-4x3-m copie.jpegPhotographe installé à Dakar et finaliste des Trophées 2016 des Français de l’étranger, Stéphane Tourné est notamment connu pour sa participation à la campagne « Nuul Kukk » contre les crèmes éclaircissantes de peau en Afrique. C’est aussi un artiste passionné et plein de ressources, qui revient pour nous sur son travail et la situation actuelle de la photographie en Afrique, alors que les critères esthétiques y semblent toujours dominés par un tropisme occidental.


Peut- on revenir d’abord sur votre parcours ?


J’étais mannequin à Paris. J’y ai résidé 10 ans. Mannequin ça n’était pas vraiment ma passion, presque un choix de facilité. Ce qui me plaisait surtout, c’était de ne pas avoir de patron. Quand j’avais suffisamment d’argent je prenais un billet d’avion. Je demandais si possible un aller simple et je m’arrangeai avec les durées de visas pour rester le plus longtemps possible. Je voyageais sans vraiment savoir où j’allais : en général je débarquais dans le pays sans avoir cherché de logement. Je trouvais sur place. J’avais beaucoup de mal à rester sur Paris toute une année – ça ne se faisait d’ailleurs pas sans problème avec les agences qui m’employaient. J’ai de cette manière découvert beaucoup de pays, avec cette pensée de m’installer ailleurs, au soleil.
Par ce métier de mannequin, j’ai pu m’intéresser aussi à la photographie. Lorsque j’étais dans un studio photo, je discutais toujours avec les photographes et leurs assistants. J’avais du mal avec le monde de la mode et mes collègues mannequins, les coiffeurs et maquilleurs… je traînais plus souvent avec les photographes pour leur poser des questions techniques. C’est comme ça que j’ai découvert que la photographie était une vraie passion et en même temps, que j’ai eu le regret de ne pas avoir fait une vraie école. J’ai mis du temps à m’acheter mon premier appareil et quand j’ai commencé à faire mes premières images, je les ai tout de suite comparées avec ce qui pouvait me plaire dans les magazines. La question que je me posais c’était : « pourquoi les miennes ne sont pas aussi jolies ? ». A travers ces questions j’ai appris un peu le métier.
En ce qui concerne le Sénégal, je ne m’étais pas d’abord du tout imaginé que je m’y installerai. A certains moments dans ma vie, quand je me pose des questions, je me fais tirer le Yi King (un art divinatoire chinois, ndlr) et c’est un peu ça aussi qui m’a convaincu. J’ai d’abord passé 3 mois sur place et fait beaucoup de rencontres, dont mon épouse. Je suis rentré à Paris, avant de revenir à Dakar. J’ai tout mis dans une malle, bradé le reste et je suis parti !


On ressent chez vous un vrai amour de l’Afrique. Qu’est-ce qui vous rattache à ce continent et à Dakar ?

On est bien ici. Ça n’est pas non plus toujours facile : il y a des coupures d’eau, d’électricité... Mais on peut s’exprimer, on peut parler politique, religion, sport, et même si l’on est pas en accord, les échanges se font toujours avec le sourire et la bonne humeur. Je suis resté 7 ans à Dakar avec mon épouse. A cette époque je faisais beaucoup de publicité, que ce soit pour des magazines français en Afrique ou des annonceurs africains. J’ai aussi travaillé pour la Présidence, c’est-à-dire sur des gros projets parfois en partenariat avec l’UNESCO. En 2006, j’ai commencé à avoir le sentiment d’avoir fait le tour de ce que je voulais faire. On m’a un jour commandé une exposition dans le cadre d’un événement bio, cela m’a permis d’explorer des choses que l’on ne me demandait jamais : le noir et blanc, le nu… J’ai réalisé donc une série de nus avec des matières tels que le coton, le riz, la farine, et un gendarme a alors menacé de me mettre en prison. Ça a été une sorte de déclencheur car je ne me suis pas senti libre dans ce que je pouvais faire. Je suis rentré en France pour exposer avant de partir à Los Angeles avec mon épouse. Le problème c’est qu’avec le visa (permis de travail) qu’on avait, il fallait que je sois représenté par un agent unique dont je ne pouvais pas changer ensuite. Ça ne s’est pas bien passé et du coup, cela m’a empêché de travailler sur place. J’étais pieds et poings liés, je ne pouvais pas travailler alors que la Californie pour un photographe, c’est un peu le rêve ! Nous avons donc décidé, avec mon épouse, de rentrer. Or, elle est italienne et je suis français, la maison pour nous c’était Dakar. Je me suis rendu compte aussi que ça m’était devenu difficile de vivre ailleurs, comme à Paris par exemple

Peut-on revenir sur la campagne « Nuul Kukk – Black is so Beautiful »que vous avez menée en 2012 ?


C’est parti d’un constat et d’une idée : les crèmes éclaircissantes étaient et sont très utilisées au Sénégal. Il est difficile de savoir si Cla pratique est interdite ou pas, la régulation n’est pas claire. Leur usage est en tous cas assez répandu malgré les problèmes de santé que cela peut engendrer, allant jusqu’aux cancers de la peau. Cela crée des tâches et en général, c’est assez inesthétique. Pourtant beaucoup de femmes ici en sont consommatrices. Dès le début, dès que je faisais un casting et que je voyais arriver des modèles qui utilisaient ces crèmes, je leur disais directement d’arrêter, que je refusais de travailler avec des femmes qui s’éclaircissent la peau, qu’elles étaient de toute façon beaucoup plus jolies avec leur couleur naturelle. D’ailleurs j’ai réussi à faire arrêter plusieurs filles et j’en suis assez content. Ensuite il y a eu cette campagne d’affichage dans Dakar qui s’appelait « Khess Petch», promettant de devenir « plus blanc que blanc ». Le slogan a dérangé beaucoup de monde ici. Des amis qui travaillent pour un site web culturel (agendakar.com), (il y a aussi eu de nombreuses autres réactions sur les réseaux sociaux et internet contre cette campagne) sont allés dans une agence de publicité en disant : nous voulons faire une campagne pour contrer ces produits, utiliser les mêmes armes qu’eux. J’ai été contacté et j’ai dit oui immédiatement. C’est une campagne avec beaucoup de retombées. J’ai crée ensuite un magazine féminin (« Elixir ») et chaque mois, je publiais une photo aveccette thématique. Seulement j’étais tout seul sur la production et ça a été très dur de continuer. J’ai fait cinq numéros mais ça n’était pas viable. Il faut voir qu’au delà de ça, cela peut être difficile d’obtenir des financements au Sénégal. C’était un beau magazine, pour moi une belle réussite mais raisonnablement, je n’ai pas pu continuer.

Quelle est la situation actuelle de la photographie au Sénégal ?

La photographie s’est largement développée : il y a dix ans nous étions 4 ou 5 photographes actifs et le reste, c’étaient surtout des journalistes. Aujourd’hui je ne sais pas combien on dénombre de photographes professionnels à Dakar mais je dirai que nous sommes bien plus de cent. J’ai du mal à juger le travail d’autres photographes mais il faut voir que la retouche est de plus en plus importante. J’ai beaucoup de relations qui me disent ne recevoir les photos qu’ils ont commandées seulement 15 jours après, le temps qu’elles soient retravaillées et retouchées pour les rendre « montrables ». On trouve donc de très bons photographes et beaucoup d’autres qui devraient faire autre chose. Personnellement, j’essaie de faire mon métier dans mon coin, tout en sachant qu’il y a plus de concurrence, que les choses ont changé et de fait aussi, les prix baissés. La situation est dans tous les cas plus compliquée. Comme je disais, il y a aussi un fort patriotisme et parfois un client me répond qu’il préfère travailler avec des Sénégalais qu’avec moi. Cela peut se comprendre mais c’est aussi très gênant d’un certain côté. Parfois, je ne sais même plus à qui m’adresser. Beaucoup de portes comme celles de certains festivals ou des biennales me sont fermées car je n’ai pas de passeport africain. J’ai reçu deux trophées du meilleur photographe de mode, et à part le magazine Brune, les seuls journaux qui en ont parlé, c’était pour critiquer le fait que ce trophée soit remis à un Français. Cependant, dans le même temps, c’est un jury de stylistes de mode africains qui a décidé de me le décerner.
Vous commencez à diversifier votre activité, d’aller vers d’autres supports. C’est une volonté de votre part ?C’est d’abord quelque chose de plus généraliste : de plus en plus les infographistes deviennent également photographes, les photographes deviennent réalisateurs et les réalisateurs, infographistes… On a des appareils photos qui font de la vidéo et j’avais déjà travaillé sur des plateaux publicitaires sur la lumière comme directeur photo. Ça ne m’attirait pas du tout : les exigences du scénario, créer une histoire ça ne m’intéresse pas. C’est parti d’une demande, d’un producteur à Los Angeles pour le clip d’une chanteuse. C’est comme ça que j’ai découvert la vidéo et une nouvelle passion, car l’on tourne toujours autour du travail de l’image. J’ai fait des reportages aussi, une vidéo pour l’Union européenne et une dizaine de clips musicaux… Je ne pense pas être un réalisateur, avoir les capacités de gérer les acteurs ou un scénario mais j’aime travailler l’image. En général je vais marcher par coup de cœur : si c’est pour un clip par exemple, je vais écouter la chanson et si une idée me vient, si cela me touche…


Quels sont vos projets à venir ?


Des projets j’en ai tout le temps. J’ai l’impression que si je n’ai pas de projets, je meurs ! J’ai une petite fille qui vient d’avoir quatre ans et sa venue a changé beaucoup de choses. Comme j’ai été mannequin et photographe, mon métier a toujours été d’attendre que mon téléphone sonne. C’est une façon de vivre au jour le jour. Avoir une fille me donne envie au contraire de faire des projets, de créer. J’avais lancé un concours qui s’appelle « Face of the year made in Sénégal », qui était basé sur des portraits sans aucun critère. Vous pouviez être une personne âgée, un nourrisson… Ce titre « face of the year » est beaucoup utilisé par les agences de mannequins qui cherchent de nouvelles têtes mais cherchent des profils très spécifiques : en taille, en silhouette, en hauteur... Moi, avec « Face of the year made in Sénégal » j’essayais de faire tomber toutes ces barrières et de créer un jury qui jugerait vraiment des portraits tous différents sans à priori. Avec moi, j’avais donc un jury international : Randal Kleiser (le réalisateur de Grease et président de l’Association des réalisateurs Américains), Pitof (celui de Catwoman), Rockmond Dunbar (producteur et acteur de Mentalist), quelques directeurs de publication de magazines de mode, des stylistes de renom… tous avaient un rapport avec l’Afrique ou avec le travail de l’image. La première édition a très bien fonctionné en termes de retombées mais encore une fois ça a été financièrement difficile pour moi et j’ai préféré ne pas faire de troisième édition. On verra par la suite. Je travaille toujours sur des projets d’expos et en ce moment également, j’ai un projet-vidéo de portraits d’artistes. J’aime beaucoup ce projet car il me ressemble. Aller à la rencontre de ces gens dans leur atelier me fait énormément de bien. Ce sont des artistes et cela me parle : on se comprend. Le concept étant de les laisser avec un micro et de les laisser parler. Je concentre l’essentiel sur 5 à 10 minutes et les filme en train de travailler : cela peut durer de 1 à 5 jours en fonction de leur œuvre, de leur manière de travailler… J’en ai pour l’instant réalisé quatre, en me disant que pour aller chercher un producteur ou un partenaire il me fallait quelque chose à montrer. Ces films ont tous été sélectionnés par le Festival du Film Documentaire Africain de Saint-Louis, hors compétition, et projetés en ouverture des 4 soirées de projections.
Propos recueillis par Philippe Creusat, www.lepetitjournal.com
Le site de Stéphane Tourné : http://stephanetourne.com/

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