04/07/2016

REFLEXIONS PAR RAPPORT AU BREXIT

LE BREXIT : QUELLES LEÇONS POUR UNE NOUVELLE DYNAMIQUE AFRICAINE ?

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Du calvaire financier de la Grèce en passant par le dérèglement de la zone euro, la crise des réfugiés, la poussée des nationalistes, etc. rien ne va plus en Europe ! Jour après jour, l’union s’enfonce dans un euroscepticisme qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Le récent référendum britannique sur le « Brexit » en est une parfaite illustration. Un référendum dont les conséquences politiques, économiques, diplomatiques à long terme [1] ne manqueront pas d’influencer l’avenir de l’Europe tout entière et d’imposer un nouveau principe de réalité [2].
L’UE serait-elle en cours de démolition et le référendum britannique, le début de la césure qui la fait avancer vers la plus grande transformation qu’elle n’ait jamais connue depuis sa création ? De toute évidence, le Brexit menace la construction européenne et fait vaciller l’un des modèles les plus aboutis d’intégration dans ce monde contemporain multipolaire où la construction de blocs est une tentative pour consolider des intérêts communs.
Comment en est-on arrivé là ? Comment « un peuple de grande culture démocratique comme le peuple britannique décide d’abandonner une institution comme l’Union européenne, garante de paix et de coopération dans un espace commun qui a été ravagé par des guerres pendant des années ? [3] ».
Si le rejet de la globalisation [4] explique en partie cet euroscepticisme, celui-ci trouve son origine dans l’incapacité de l’Union à être à la hauteur [5], à répondre aux besoins de ces citoyens et à redonner à « l’idée européenne » tout son sens, une nouvelle perspective, une nouvelle renaissance.
Quand bien même très différent d’un point de vue historique, institutionnel, politique, économique, sociologique..., l’UA, comme l’UE sur laquelle elle s’est, par ailleurs, largement inspirée, fait face aux mêmes incertitudes, aux mêmes défis. Des défis immenses eu égard à « la complexité et la totalité de l’Afrique [6] ».
Ainsi, entre espoirs démesurés et désillusions, entre affirmation du continent africain et dépendance vis-à-vis des instances internationales, entre projets de renaissance africaine et défis économiques et sociaux, le rôle de l’UA et l’empreinte qu’elle laissera sur l’histoire de ses pays membres restent à écrire.
En effet, elle traverse aujourd’hui une crise profonde parce que ne fabriquant plus les imaginaires d’un panafricanisme qui se pense en dehors de ses instances et des systèmes étatiques où les concepts de solidarité, de sécurité et de culture n’ont plus leur place [7]. Parce qu’elle est déconnectée des réalités et n’a pas réussi à intégrer les sociétés civiles dans les discussions. Parce qu’elle reste un cercle de Chefs d’État. Parce qu’elle a échoué sur la plupart des crises politiques et sécuritaires [8]. Parce qu’elle n’a pas les moyens de ses ambitions, parce qu’elle n’inspire plus confiance, notamment auprès de la jeunesse africaine qui, dans un grand sondage récent, brocardait « la quête de pouvoir des politiciens [9] » au détriment des aspirations des peuples.
Pour toutes ces raisons et dès lors que L'Histoire ne doit pas nous prendre au dépourvu, le Brexit doit être l’occasion pour l’Union africaine de revoir sa feuille de route, de s’inspirer des causes et des effets de ce choc historique pour s’imposer une nouvelle vision, améliorer ses institutions, son fonctionnement, rallumer le rêve fédéral et être un acteur résolu de la stabilité et de la prospérité de l’Afrique. Mais, il faut pour cela promouvoir et respecter des valeurs et des principes, se donner les moyens d’atteindre ses ambitions et faire de l’unité africaine l’affaire de tous les Africains.
Promouvoir et respecter des valeurs et des principes
Une union qu’elle qu’elle soit, repose sur des règles, des valeurs et des principes. Si, dans le cadre de l’Acte constitutif de l’union africaine, ces objectifs et ces principes sont expressément mentionnés, quand est-il de leur respect et de leur mise en œuvre ?
La réponse à cette question est loin d’être satisfaisante au regard, entre autres, de ses tergiversations et de ses multiples échecs. L’UA n'arrive plus à sauvegarder la paix sur le continent, à l'image des échecs survenus en Libye, au Mali, au Darfour, au Soudan du Sud, etc. Ses ambitions politiques et économiques ne font plus guère l'unanimité. Son inefficacité à concrétiser le sentiment de « solidarité africaine » est plus que jamais une réalité. Pire encore, elle est frappée par une crise de légitimité et de crédibilité. En définitive, l’UA est victime de ses incohérences stratégiques, diplomatiques, de ses contradictions [10] et des rivalités entre Chefs d’État. Par conséquent, elle ne saurait être résolue « à relever les défis multiformes auxquels sont confrontés notre continent et nos peuples, à la lumière des changements sociaux, économiques et politiques qui se produisent dans le monde [11]» ni à impulser la création d’une Afrique forte, prospère, intégrée et plus protectrice si elle ne s’engage pas résolument à s’appliquer et à respecter les valeurs et les principes qui sont sa raison d’être. Faut-il pour cela redéfinir les critères d’adhésion à l’UA ? Faut-il pour cela être plus ferme dans les sanctions au point d’exclure des instances de l’organisation les États ne respectant pas les principes et les valeurs de celle-ci ? Faut-il pour cela une UA autour d’un noyau dur de pays soucieux de l’Afrique et des Africains qu’une pléthore de pays ne partageant ni les mêmes ambitions ni la même vision de l’Afrique ? Faut-il pour cela opérer un choix démocratique du président de la commission de l’UA ? Ce qui est certain, c’est que le changement doit venir de l’intérieur pour insuffler un nouveau dynamisme à cette organisation, annoncer clairement ce qu’est l’UA, ce qu’elle n’est pas et lui donner les moyens d’atteindre ses ambitions.
Se donner les moyens d’atteindre ses ambitions
La question des moyens est fondamentale et présuppose, par ailleurs, le respect des règles et des principes établis. Mais si ces moyens sont financiers, ce qui est par ailleurs incontournable, ils sont tout aussi institutionnels. Car, comment concilier désir d’intégration et liberté des nations ? Comment assurer une complémentarité voire un prolongement entre organisations sous régionaux et UA ? Comment éviter la concurrence de tous contre tous ? Comment accorder ambition d’émancipation politique, géopolitique, désir d’hégémonie de certains États et « intérêts africains » ? Comment apprécier et/ou faire face à l’inflexibilité de présidents qui font valoir le principe de souveraineté et le sacro-saint concept de non-ingérence si cher à l’UA ?
L’Union africaine doit reprendre son élan pour, au-delà de Vision 2063 qui a pour objectif de relever les nouveaux défis du continent en matière de croissance, mettre en œuvre les instruments institutionnels lui permettant de formuler des idées vraies, claires, et compréhensibles par tous. Cependant, pour pasticher une assertion sur l’Europe et qui pourrait bien s’appliquer à l’UA, ce n'est pas seulement dans le champ institutionnel ni dans les mécaniques d'experts, ni dans les discours et les grandes célébrations qu'il faut s'investir au premier chef [12]: tout cela est beau, bon et il faut sans doute l'accomplir, mais l'urgence n'est pas là. L'urgence se situe dans la réconciliation entre « le rêve africain », « l’idée africaine » et les peuples inquiets pour leur avenir, effarés par l'inefficacité voire l’inaction dont font preuve leurs dirigeants et qui démontre l’impuissance de l’UA. « L’Afrique politique » doit davantage se concentrer sur les grands choix d’avenir, à commencer, entre autres, par la sécurité, la politique industrielle commune, la protection de ses intérêts vitaux, la stratégie commerciale vis-à-vis du monde au lieu de s’autodétruire par des rivalités qui alimentent les rapports de force entre pays africains, la réticence des États membres à abandonner une partie de leur souveraineté.
Il est donc grand temps de refonder l’Union africaine et se rendre à l’évidence, notamment, que toute initiative offensive sans approbation démocratique ni implication des peuples aura tôt ou tard plus d’effets négatifs que positifs.
Faire de l’unité africaine l’affaire de tous les Africains
Si, aujourd’hui, l’Union européenne va très mal, c’est parce qu’elle souffre d’un déficit structurel de démocratie [13], c’est parce qu’elle s’est détournée de ses fondamentaux qui sont politiques, c’est parce qu’elle a, en partie, tourné le dos à ses peuples qu’elle ne défend plus, c’est parce qu’elle s’est lancée plus dans une administration des choses qu’une gouvernance des hommes [14]. Au regard de ce qui précède, concrétiser et pérenniser l’Unité africaine ne saurait se faire sans amener les Africains, de tous bords, à participer activement à la vie de l’organisation. Sans cette participation, cette « bénédiction », l’UA est voué à devenir « un empire non impérial », un « despotisme éclairé et doux », un « machin bureaucratique » et/ou un entre-soi de Chefs d’État au service d’intérêts autres que ceux attendus par les citoyens.
En outre, la construction d’une union viable ne pourrait être fondée uniquement sur des considérations d’ordre mercantiles, sur le triomphe du droit de la concurrence et la globalisation du marché, sur une coalition d’États, mais plutôt sur une « union d’Hommes », une « globalisation de l’état de droit », une expression véridique de la démocratie représentative. Car, quand bien même le débat n’est pas encore posé, le consentement des peuples apparaîtra à un moment donné comme le facteur clef de l’avenir de l’union africaine. Dans ce sens, ne pourrait-on pas permettre à des citoyens africains ressortissants d’un nombre significatif d’États membres et en fonction d’un nombre déterminé de soumettre des propositions appropriées sur des questions pour lesquelles une décision de la commission africaine est nécessaire ?
Nous ne devons méconnaître que « tout gouvernement est menacé d’une effrayante mutation en bureaucratie, le règne non plus du droit ni des Hommes, mais de bureaux anonymes et d’ordinateurs. Leur domination, totalement désincarnée, pourrait se révéler plus dangereuse pour la liberté et pour ce minimum de civilité sans lesquels aucune vie en commun n’est concevable, que le plus monstrueux arbitraire des tyrannies du passé. Ces dangers de démesure et de technocratie toute-puissante menacent en effet de dépérissement et d’extinction toutes les formes de gouvernement. Une fois de plus, cela commencerait comme une idéologie rêveuse et nourrie des meilleures intentions, mais dont les conséquences cauchemardesques ne seraient décelables qu’au prix d’un examen critique [15] ».
Pour créer donc une Afrique forte, prospère et intégrée, entraînée par ses propres citoyens et capable d’occuper la place qui lui revient sur la scène mondiale [16], il est crucial et même urgent pour les dirigeants de l’UA, de penser d’abord à l’intérêt des générations suivantes, de considérer la voix de tous ses enfants, en particulier de sa jeunesse, pour lui donner les moyens de se mêler, de s’unir autant qu’ils peuvent afin de les inciter à reconnaître leur rôle et à prendre leurs responsabilités dans la réalisation du rêve africain
Si, comme le stipule son acte constitutif, l’UA est « résolu à promouvoir et à protéger les droits de l’homme et des peuples, à consolider les institutions et la culture démocratiques, à promouvoir la bonne gouvernance et l’État de droit ; résolu également à prendre toutes les mesures nécessaires pour renforcer ses institutions communes et à les doter des pouvoirs et des ressources nécessaires afin de leur permettre de remplir efficacement leurs missions », elle doit, dès lors, s’enraciner dans des valeurs, des principes, s’ouvrir au monde et faire de la prise en compte des aspirations de ses citoyens, la raison d’être de son existence. Car, c’est en s’attelant aux tâches les plus urgentes que l’UA des femmes et des hommes de bonne volonté se relèvera et reprendra sa marche en avant.
Pierre Sarr
[1] Article 50, http://europa.eu/pol/pdf/consolidated-treaties_fr.pdf
[2] « Comment réparer l’Europe ? », L’OBS, édition n°2694 du 23 au 29 juin 2016, p.32
[3] El Español
[4] http://international.blogs.ouest-france.fr/archive/2016/06/24/brexit-ue-16411.html#more
[5]Alternatives économiques hors-série n° 081 - mai 2009
[6] Hélène d'Almeida-Topor, L'Afrique du 20 siècle à nos jours, Paris, Armand Colin, 2010. 400 pages
[7] Amzat Boukari-Yabara
[8] http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/06/09/comment-madame-dlamini-zuma-a-plombe-l-union-africaine
[9] Matteo Maillard, Le monde Afrique du 17.06.2016
[10] Romuald Likibi, La Charte africaine pour la démocratie, les élections et la gouvernance : analyse et commentaires, Éditions Publibook, 2012, 419 pages.
[11] Cf. Acte constitutif de l’union africaine
[12] http://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/brexit-donner-des-frontieres-a-l-europe_1805955.html
[13] Cour constitutionnelle allemande du 30 juin 2009 à Karlsruhe
[14] Christophe Beaudouin, La démocratie à l'épreuve de l'intégration européenne, Broché, 2013, 562 pages
[15] Hannah Arendt, philosophe du totalitarisme cité par Christophe Beaudouin dans http://www.observatoiredeleurope.com/
[16] Nkosazana Dlamini Zuma, Présidente de la Commission de l’UA

Commentaires

En bref faire du court terme est ce qui se fait en AFRIQUE et ceci est préjudiciable pour tous .......
La construction européenne est fragile ,car elle contient trop d'intérêts différents et sans contrôle possible des frontières .........

Écrit par : oyster | 06/07/2016

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Les britanniques ont toujours eu un pied en Europe et un pied aux Etats Unis, leur premier allié. Ils ne veulent que le positif de l'UE, ils ne veulent pas les soucis, les décisions de Bruxelles, les migrants, l'invasion des travailleurs polonais, etc... Mais, les relations et les échanges avec les Anglais continueront. Avec ou sans les Anglais, l'UE a toujours été fragilisé par "les je t'aime, moi non plus" Franco-Allemands, la diversité des attentes des 27 autres pays, les montées nationalistes et la protection de la culture judéo-chrétienne. Les directives européennes ne passent plus et puis, les gens trouvent que çà coûte trop cher... Des référendums dans les pays européens pour le maintien dans l'Europe seraient judicieux. On avait même parler d'une Europe à deux vitesses, les pays qui veulent aller plus vite et ceux qui traînent la patte. On en parle plus ! L'UE, poids face aux Etats Unis, face aux russes et leurs gaz, face à la Chine, face aux migrants, face aux conflits armés avec la solitude de la présence française en Afrique de l'Ouest. L'Europe, ceux ne sont que les bureaucrates de Strasbourg et Bruxelles, aux yeux des peuples. C'est un flop qui coûte cher.
Quand à l'UA, elle semble balbutiée. L'invasion islamiste du Mali réglé par les mécréants français. On parle de fiasco politique au Burkina Fasso. Irresponsabilité face à Boko Haram au Nigeria. d'Insécurité face aux attentats du Mali et de Côte d'Ivoire. Chaque pays mène sa tambouille comme il peut. L'UA affiche une union de façade qui ne trompe personne, c'est une UE avec des manques de moyens d'une réalité criarde.

Écrit par : issa gibb | 06/07/2016

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Nb: Il y a déjà eu un référendum en FRANCE sur l'EUROPE avec l'EX pdt SARKOZY le résultat était NON....
Sauf que voulant passer outre ,les députés votèrent le contraire ........................

Écrit par : oyster | 06/07/2016

Oui, je me souviens très bien, je suis même aller voter ? Le NON au référendum avait gagné et les députés nous y ont poussés dedans, avec un bon coup de pompe dans le ... dos !
La fin de l'Europe à cause de la France. Les têtes d'enterrements des partisans du OUI et même de certains journalistes comme après l'explosion d'une bombe atomique dans leurs cuisines. Le triomphalisme de courte durée des partisans du NON. Et puis, le retour à la case départ du Monopoly Européen par les députés Français, sans une véritable réaction du peuple à l'époque. Ce fut étrange ? soumission ou résignation ? lassitude, ce n'est que l'Europe ? On s'en fout de l'Europe ? Assez perdu de temps avec l'Europe ? Du moins, c'est ce que j'ai ressenti.
Aujourd'hui, quand on parle de l'Europe, on fait toujours référence à ce moment : "Mais, nous en France, on avait voter NON à l'Europe" et puis le silence pensif à chaque fois ? C'est exactement çà, comment voler le vote du peuple et lui faire comprendre son impuissance face aux pouvoirs des politiques. Coluche a vécu la même chose. Bonne journée à vous.

Écrit par : issa gibb | 06/07/2016

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