18/08/2016

DELTA DU SALOUM

L’huitre, trésor protégé de la mangrove

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Le Delta du Saloum est la rencontre de trois fleuves. Ses richesses (9 forêts classées, un parc naturel, une aire marine protégée et des réserves naturelles communautaires) en font un paradis. Mais un paradis menacé qui oblige à de nouveaux comportements. Surtout avec la mangrove nourricière.
A un battement d’aile de Toubacouta, Missirah est un paradis verdoyant où la vie traîne son insouciance à l’ombre de ses arbres ventrus. Ici, la vitesse est une incongruité. Le temps n’est pas vraiment ce qui manque le plus. Dans cette contrée tranquille bercée par le chant des oiseaux et le sifflement des grillons, l’homme est un gardien vigilant de la nature. Un peu plus loin, en se rapprochant de Toubacouta, on tombe sur Dassilamé, un village qui se singularise pour son combat pour la préservation de la nature. C’est ici, au cœur de la réserve de la biosphère du Delta du Saloum, que se trouve l’aire marine protégée du Bamboung.
Une terre qui filtre l’océan, une faune et une flore très diversifiées. Le Delta du Saloum est constitué de centaines d’îles entourées d’innombrables bras de mer où vivent de nombreux insulaires, pêcheurs et agriculteurs. Cette zone de 7 200 hectares est protégée et surveillée contre une exploitation maritime et terrestre. Cette aire centrée sur le bolong de Bamboung, présente un bras de mer qui serpente sur plusieurs dizaines de kilomètres où un navigateur inexpérimenté risque de se perdre dans les mangroves. Cette aire marine protégée est une initiative de gestion communautaire de quatorze villages. Sur le bolong de Bamboung, grâce à une légère élévation du terrain, vous aurez une vue panoramique du paysage du Delta du Saloum.
MangroveLa beauté de certains sites du Delta du Saloum est à couper le souffle. Un contraste avec la pauvreté ambiante dans laquelle vivent de manière générale les populations locales, qui se drapent de leur dignité pour faire face aux vicissitudes de la vie. Pourtant, à force de puiser dans la nature, les ressources, notamment halieutiques, finissent par se raréfier. La cueillette des coques, des huîtres et d’autres mollusques, que les femmes ramassent dans les bolongs à marée basse, par exemple, avait le fort inconvénient de dépeupler la mangrove de sa ressource, et même, la faisait reculer : le bois qui servait à cuire les crustacés était prélevé directement dans la mangrove. Le mal était si grand qu’il fallait prendre des mesures rapides de reboisement de la mangrove. 14 villages périphériques comprennent l'enjeu du sacrifice : s'interdire de pêcher pour assurer le poisson de demain. Ils votent à l'unanimité la création d'une aire marine protégée communautaire. Conçue et gérée par les villageois, elle voit officiellement le jour en 2004. Des écogardes volontaires s'installent en haut d'un mirador pour bouter les braconniers hors de la zone de protection. Mais, rapidement, un problème se pose: comment vivre quand on ne peut plus pêcher soi-même ?
Grâce au soutien de l'écologiste Haïdar-el-Ali, les pêcheurs du delta du Saloum ont construit un gîte écotouristique au cœur de la mangrove. Keur Bamboung est aujourd’hui devenu le symbole de leur lutte contre le pillage des eaux sénégalaises. Ils développent, en outre, de nouvelles techniques de pêche qui permettent de s’approvisionner en huitres tout en préservant la mangrove. Ce matin, nous avons rendez-vous avec Mamadou Bakhoum, un ingénieur agronome qui encadre les populations dans leur lutte pour la sauvegarde de la nature. Il nous propose de parcourir les bolongs pour apprécier la nouvelle technique de pêche aux huitres utilisée par les femmes de la localité. Il est neuf heures. La marée est très haute et le piroguier chargé de nous convoyer est hésitant. « A cette heure, il est impossible d’apercevoir les filets », clame-t-il. Les filets ? C’est une nouvelle manière de pêcher l’huitre. Plus question de s’enfoncer dans la mangrove pour cueillir les mollusques avec les risques de coupe de bois.
Désormais, les femmes posent des filets tout autour de la mangrove. Ils fonctionnent comme des barrières de protection qui bloquent l’accès à la mangrove. Ces filets sont en fait des guirlandes que les femmes tissent et sur lesquelles elles posent des coquillages. Ces derniers servent de support de reproduction pour les huitres. On les laisse ensuite grandir dans les coquillages avant de couper les guirlandes et de recueillir les huitres arrivées à maturation. La pirogue fendille les eaux dans un grand vrombissement de moteur. Au milieu du fleuve, sur un bras de mer ? Dans le creux d'un méandre, au bord d'une île ? Chercher à se repérer sur les circonvolutions de l'eau au cœur d'une végétation inextricable, prise en étau entre le ciel et ses reflets, est mission impossible. Juchés sur leurs racines échasses, les palétuviers dansent au rythme du courant. Il faut bien connaître la zone pour ne pas échouer sur les nombreux bancs de sable qui peuplent ces eaux obscures, mélange d’eau de mer et de fleuve. Le piroguier est obligé de faire de grands détours et de naviguer près de la mangrove. Un entrelacs de racines sur une terre boueuse et humide.
Dans le silence de la mangrove, un tourbillon énergique de bonne humeur et de fierté du travail bien fait d’un piroguier dont l’aisance contraste avec les appréhensions des reporters solidement sanglés dans des gilets de protection. Normal, nous dira-t-on, ces piroguiers ont maintes fois sillonné les coins de l'estuaire du Saloum, ces multiples chenaux, affluents salés des fleuves Sine, Saloum et Bandiala qui se perdent- la pente est si faible - dans un labyrinthe de mangrove, de bancs de sable, de terres brûlées par le sel et un semis de 200 îles. Deux fois par jour, l'océan s'y engouffre et répand ses eaux jusqu'à Kaolack, située pourtant à 112 kilomètres du littoral.
Forêt naine quand on l’appréhende depuis la pirogue, la mangrove est une jungle dense, humide. Les pieds s'enfoncent dans la vase épaisse et sombre, le poto-poto. C'est doux, frais, agréable. Une flopée de poissons amphibies aux yeux proéminents s’échoue sur la surface lisse. Une armée de crabes violonistes arpente le sous-bois détrempé. Au Sénégal, l’une des plus belles formations de mangrove se trouve au Delta du Saloum. Elle couvrait dans les années 1980 une superficie de 64 000 ha. Six espèces ligneuses de mangroves y sont rencontrées. Cette mangrove luxuriante jusque dans les années 1980, a amorcé depuis ces dernières années une dégradation graduelle estimée à plus de 25 % des superficies de la mangrove sur le fleuve Saloum.
Les principaux facteurs de dégradation de la mangrove sont les coupes abusives de bois frais, la salinité des eaux de mer due à la baisse de la pluviométrie, l’ensablement des vasières et la coupe des rhizophores au cours de la cueillette des huîtres. « Si on ne prend pas garde dès à présent, cette situation risquerait de rendre précaires les conditions d’existence durable de l’homme dans la zone côtière », alerte Mamadou Bakhoum. Les rôles de la mangrove sont multiples et assez diversifiés. Les mangroves du Delta du Saloum procurent, pour l’essentiel, des fruits de mer aux populations des zones côtières. Les coquilles de ces mollusques sont utilisées par les populations locales à la place du béton dans la construction des maisons ou alors vendues sur le marché local. En plus, la mangrove joue un rôle écologique majeur. Les mammifères, les poissons, les insectes et les algues bénéficient de l’amélioration des conditions du milieu liée à la combinaison « eaux douces-eaux salées-végétation de mangrove ».
Les mangroves enrichissent le milieu estuarien et marin en nutriments par la biodégradation des matières organiques qu’elles produisent et des matériaux venant de la terre ferme. Ces matières organiques constituent l’un des maillons de la chaîne alimentaire au sein de l’écosystème mangrove. Elles sont convoitées par les microorganismes enfouis dans les sols initiaux de mangrove. Ces bonnes conditions nutritionnelles du milieu favorisent la reproduction des poissons et le développement de diverses espèces marines particulièrement des juvéniles de poissons et de crevettes.
Un domaine réglementé
Dans le domaine de la pêche, la gestion des ressources halieutiques de mangrove est réglementée par le code de la pêche et assurée par les agents du service des pêches. Cette loi est valable au niveau des eaux intérieures marines, ainsi qu’aux eaux des fleuves et rivières jusqu’aux limites fixées par décret faisant partie de la zone sous juridiction sénégalaise. Ceci se justifie par le classement du cours d’eau du Saloum dans le domaine maritime jusqu’au pont Noiraud de Kaolack.
La compétence pêche n’étant pas transférée aux communautés locales, seuls les agents assermentés de l’État ont le droit de surveillance et de constatation des infractions (code de la pêche, 1998). Le code de la pêche indique que des plans d’aménagement et de gestion des pêcheries sont établis sur une base annuelle ou pluriannuelle et définissent les principales pêcheries et leurs caractéristiques géographiques, économiques, sociales, scientifiques, techniques ou récréatives. La loi prévoit aussi la mise en place d’un conseil national consultatif et de conseils locaux de pêche qui ont pour rôles de donner des avis préalables sur les plans d’aménagement des pêcheries et les questions préoccupantes qui touchent à la pêche dans leur localité.
Le processus de mise en œuvre est en cours, mais l’application et l’opérationnalisation semblent difficiles sur le terrain. De nos jours, le service de pêche est représenté à Foundiougne, à Fimela, à Djiffère et à Missirah dans le Delta du Saloum. Les agents en service dans ces postes de contrôle sont responsables de la gestion de proximité des pêcheries et l’exploitation des ressources halieutiques. Ils assurent également le contrôle de la qualité des produits de mer et délivrent pour les produits transformés des certificats de salubrité aux commerçants.
Sidy DIOP/Cheikh Aliou/AMATH/Abib DIOUM/Lesoleil
http://lesoleil.sn/component/k2/item/53935-delta-du-salou...

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