27/08/2016

CLANDOTER SENEGALAISEMENT...

Clandoter, ou l’hospitalité à la sénégalaise

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On n’ignore pas les conditions précaires dans lesquelles sont parfois contraints de vivre les étudiants des universités africaines. C’est pourquoi certains d’entre eux doivent se résoudre à clandoter . Le clandotage est une pratique, connue notamment au Sénégal, qui consiste à se faire héberger chez une connaissance, le plus souvent en catimini. Les clandoteurs sont des cokoteurs illégaux, en quelque sorte.
Les familiers de cette chronique estivale s’attendent peut-être à ce que clandoter et ses dérivés trouvent leur origine dans l’une des langues africaines du cru. Il n’en est rien : c’est la forme française clando , variante familière de clandestin , qui a provigné avec une belle vigueur en Afrique de l’Ouest. En toute légalité, cela va sans dire…
Postscriptum 1
Le Sénégal, dont la population est estimée à quelque 15 millions de personnes, est connu comme l’un des pays phares de la francophonie africaine. Il doit largement ce statut à la personnalité emblématique de son premier président lors de la proclamation de l’indépendance en 1960 : Léopold Sédar Senghor. Celui-ci, premier Africain à siéger à l’Académie française, est également connu pour sa production poétique et sa réflexion sur l’identité culturelle du monde noir. Le concept de négritude, qu’il a popularisé à la suite d’Aimé Césaire, reflète sa vision conciliatrice vis-à-vis de l’héritage français dont il était lui-même profondément imprégné.
Les relations entre la France et le Sénégal ont débuté au 17e siècle, avec la fondation de Saint-Louis. Après avoir pris l’ascendant sur les autres pays européens qui possédaient des comptoirs commerciaux dans la région, la France entreprend au milieu du 19e siècle la conquête de l’ensemble du Sénégal actuel. Un statut particulier – conférant la citoyenneté française – est accordé aux habitants de certaines grandes villes : Dakar, Saint-Louis, Gorée et Rufisque. Cela explique la présence de députés sénégalais – dont Léopold Sédar Senghor – au Parlement français. Ceux-ci seront des acteurs essentiels de l’accession du pays à l’indépendance en 1960.
La longue tradition de francophilie des élites a créé un terrain favorable au développement du français, qui bénéficie au Sénégal du statut de langue officielle. 27 autres langues y sont reconnues comme « langues nationales », parmi lesquelles le wolof, parlé par quelque 70 % de la population, le sérère, le peul, le mandingue, le soninké, le diola (à ne pas confondre avec le dioula, évoqué dans ma chronique du 7 août dernier, etc. Comme ailleurs en Afrique, des métissages se produisent : dans la région de Dakar, ils ont donné naissance au francolof , mélange de français et de wolof, à l’instar du camfranglais (voir ma chronique du 23 juillet dernier ) au Cameroun et du nouchi (voir ma chronique du 7 août dernier ) en Côte d’Ivoire.
Ce n’est pas au francolof qu’il convient d’associer le verbe clandoter et ses dérivés : sa base est une forme bien française, clando . Celle-ci est une réduction de clandestin , avec l’ajout d’une finale -o que l’on retrouve dans des mots argotiques, populaires ou familiers ( apéro, prolo, intello , etc.). La finale verbale -er est précédée d’un -t- qui évite l’hiatus.
Le verbe clandoter désigne une pratique illicite : celle de se faire héberger en douce dans un endroit déjà occupé, en toute légalité, par un proche, par une connaissance. Le même verbe connaît un emploi transitif : on peut clandoter une amie, un copain, les héberger sans qu’ils soient codifiés , c’est-à-dire inscrits officiellement. Très usité, pour les raisons évoquées plus haut, dans les milieux universitaires, clandoter déborde parfois de ceux-ci : il peut être employé pour des personnes en quête d’un logement provisoire, ou même, par métaphore, pour des associations. Un exemple : le journal (en ligne) Allafrica du 11 novembre 2003 rapporte que le Cercle des jeunes cadres du Parti socialiste, organisateur d’une marche de protestation, a appelé la société civile à ne pas « clandoter des formations politiques qui risquent de polluer l’atmosphère de la marche».
Clandoter se retrouve au Tchad (Base de données lexicographiques panfrancophone) et au Niger, avec les mêmes extensions de sens. Ainsi, le site Niger Inter du 5 mai 2015 évoque, pour un leader politique déchu, la possibilité d’aller « clandoter chez Seini Oumarou [ancien Premier ministre nigérien], pour parler en termes estudiantins.»
La fortune africaine de clando ne se limite pas au verbe clandoter . De celui-ci dérivent – pour le Sénégal – des formes comme clandotage «action de clandoter » et clandoteur «celui qui se fait héberger illégalement» (dans Les mots du patrimoine : le Sénégal , rédigé par l’Équipe IFA-Sénégal, sous la direction de Geneviève N’Diaye-Corréard, Paris, 2006). En outre, le simple clando est employé avec des acceptions en rapport direct avec son équivalent français. Au Sénégal, il peut désigner un travailleur non déclaré, un bar clandestin ou une voiture utilisée indûment comme taxi. Au Tchad, il s’agit plus modestement d’une moto, tout aussi peu autorisée.
Le clando du français de France paraît bien corseté par rapport à son cousin africain. Parce que le français en Afrique est à l’image des sociétés qui le pratiquent : tout ce qui n’est pas interdit… est permis !
Michel Francard/Le Soir

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