15/10/2017

LE SENEGAL: CATASTROPHE ECOLOGIQUE

Haïdar El Ali : « Le Sénégal est dans un état de catastrophe écologique »

RS64423_VF15100811340004-lpr-592x296-1444409360.jpg

Alors que la COP21 approche et que l’écologie sera censée être sur toutes les lèvres en novembre à Paris, les pays africains n’ont pas encore brillé par leur contribution. Où en est le continent ? Quelle place pour l’environnement en Afrique ? Réponses d’Haïdar el Ali, ancien ministre de l’Environnement du Sénégal.
« Quand je mourrai, plantez un arbre pour moi plutôt que de prier », a-t-il coutume de dire aux femmes de Casamance qu’il rencontre alors qu’il sillonne la région en lutte contre la destruction de sa mangrove. D’origine libanaise – ses parents ont émigré au Sénégal dans les années 40 –, Haïdar El Ali est un homme convaincu et engagé.
Infatigable défenseur de l’utilisation durable des ressources naturelles, l’ancien ministre sénégalais de l’Environnement se bat pour mettre l’écologie au centre du débat sur le développement et mettre à bas un système de captation des richesses et des ressources au profit d’une minorité dont il fustige la corruption. Initiateur de la fédération des partis écologistes africains, il estime que le salut de l’Afrique passe par une révolution verte, et le crie haut et fort. Interview.

Jeune Afrique : L’écologie s’est-elle durablement installée dans le débat politique en Afrique ?

Haïdar El Ali : Clairement non. On construit encore des centrales électriques qui fonctionnent au charbon, alors que le gaz n’est pas plus cher. Ce n’est pas cohérent. Le continent africain vit globalement des économies de prélèvement mais accepte de voir ses ressources pillées, notamment au niveau forestier ou halieutique. Autre exemple, révélateur : il y a trois semaines, le premier conseiller en matière d’environnement de Macky Sall a écrit dans un article que le réchauffement climatique était du pipeau inventé par l’Occident ! C’est invraisemblable.

Nous disposons de ressources limitées qu’il nous faut gérer dans l’intérêt des populations. Pour nous, c’est davantage une question de survie que d’écologie.

Les pouvoirs africains opposent-ils toujours le développement industriel et l’écologie ?

C’est vrai qu’on a beaucoup entendu ce discours, dans lequel on accuse les Occidentaux de nous parler d’écologie alors qu’ils ont pu polluer pendant de nombreuses années de leur côté tout en développant leur industrie. L’erreur, c’est de regarder le développement à travers le prisme de l’Occident. Il faut comprendre que la ressource est pour nous, Africains, une question de survie. Nous n’avons pas les moyens de filtrer notre air et notre eau, de mettre en place des agricultures en étages, etc… Nous disposons de ressources limitées qu’il nous faut gérer dans l’intérêt des populations. Pour nous, c’est davantage une question de survie que d’écologie. Si on ne préserve pas les forêts ou les mangroves par exemple, il n’y a plus d’agriculture et plus d’élevage.

C’est un pillage organisé et environ 1000 milliards de francs CFA échappent chaque année aux Sénégalais !

Les gouvernements en sont-ils conscients ?

Il ne s’agit pas que des gouvernements. Le problème, c’est que tout le système est basé sur la finance et la croissance, qui ont pour effet de corrompre et donc de diriger et de dominer les quelques personnes au pouvoir. Les trafics de ressources comme le bois est international. Les Chinois, qui se servent des Sénégalais à la frontière avec la Gambie pour récupérer illégalement du bois précieux, ne transportent pas les troncs à dos d’ânes ! Ils passent les frontières et utilisent les groupes internationaux de transport, sous couvert de certificats gambiens qui n’ont évidemment rien à voir avec la véritable marchandise. Tout le monde le sait et ferme les yeux. On déguise des exploitations de bois de grumes sous des permis de bois de chauffe. C’est un pillage organisé et environ 1000 milliards de francs CFA qui échappent chaque année aux Sénégalais !

Les gouvernements sont donc complices ?

Je vais vous donner un exemple : quand je suis arrivé au ministère, il y avait une autorisation d’activité délivrée par les autorités sénégalaises à une multinationale canadienne pour exploiter des mines d’or à six kilomètres à l’intérieur… d’un parc naturel protégé et classé par l’Unesco ! En échange de cette autorisation ? Un contrat entre cette mine canadienne et la direction des Parcs d’un montant de 20 millions de francs CFA ! Dans les grands projets d’extraction en Afrique, les politiques ne regardent même pas les contrats. Ce qui les intéresse, ce sont les sommes qu’ils vont pouvoir empocher. Les multinationales font ce qu’elles veulent.

En somme, les dirigeants africains se « suicident » ?

Globalement, les dirigeants africains n’aiment pas leur pays. Sinon, ils y passeraient sans doute plus de temps. Quand on veut lutter contre la corruption, mettre à la porte des gens qui touchent de l’argent pour dilapider nos ressources, on peut le faire. C’est ce que j’ai fait au ministère de l’Environnement. J’ai dérangé, j’ai été dégommé.

J’ai dérangé, j’ai été dégommé.

Que faire pour que l’écologie occupe une place plus importante dans le débat politique ?

La meilleure piste, c’est l’éducation et la formation des citoyens. Mais, bien sûr, notre force réside aussi dans la fédération de tous ces mouvements écologistes régionaux, nationaux et locaux. Je travaille par exemple avec des associations guinéennes au sujet du trafic de bois impliquant des intérêts chinois. Sur les questions transfrontalières, se fédérer est essentiel. Il faut également chercher à occuper le pouvoir. Ram Ouedraogo essaie au Burkina en se présentant à la présidentielle. Au Sénégal, nous avons une centaine d’élus locaux. C’est positif. Seulement, dans le jeu politique, les partis traditionnels sont mille fois meilleurs, mille fois plus aguerris.

C’est ce que vous avez constaté lors des dernières municipales ?

Quand je me suis présenté aux municipales, il y avait une telle ferveur autour de moi que certains me disaient que je ne pouvais pas perdre. Et puis, le jour où je suis allé voter, j’ai compris : tous les électeurs se faisaient prendre à part à l’entrée du bureau de vote et recevait une somme d’argent. J’ai dénoncé cela au gouverneur et il m’a répondu : « Tant qu’il n’y a pas bagarre, je n’interviens pas » ! Qu’est-ce que vous voulez faire ? J’ai fini quatrième du scrutin.

Votre parti sera pourtant actif lors des prochaines échéances électorales au Sénégal ?

Oui, aux législatives sénégalaises de 2017, nous n’allons pas faire d’alliance avec le parti au pouvoir ou l’opposition, qui entretiennent un système de concentration des richesses dans les mains d’une minorité qui fait la pluie, la pluie, et la pluie. Nous irons seuls et nous verrons bien quelle place l’opinion nous donne.

Le temps, c’est de la vie, et pas de l’argent.

L’opinion, justement, ne semble pas encore faire grand cas de l’écologie en Afrique…

L’opinion, elle se forge notamment par les médias et l’éducation, les deux étant contrôlés par le système que je décris. Cela changera quand l’humain recevra une grosse baffe. Et je ne parle pas d’un tsunami… On se rendra compte que le temps, c’est de la vie, et pas de l’argent.

Globalement, on sent un constat d’échec pour les partis écologistes africains, qui ne parviennent pas à s’imposer. Quelle est leur influence réelle ?

Il y a une réussite, c’est que l’on parle d’écologie. Ce n’était as le cas il y a quinze ans. Ensuite, il y a une vraie influence sur le domaine politique. Au Sénégal, quand j’étais en fonction, nous avons fait passer la loi interdisant les sacs plastiques et nous avons introduit le code de la pêche et le code forestier. Il y a donc des avancées mais il reste beaucoup à faire. Le Sénégal est aujourd’hui en état de catastrophe écologique.

Après les municipales et les législatives, votre prochaine étape est la présidentielle ?

(Soupirs) Malheureusement, cela coûte trop d’argent. Quand j’étais ministre, je me suis retrouvé dans des situations où des gens, notamment des capitaines de bateaux russes qui venaient pêchaient illégalement dans les eaux sénégalaises, me proposaient de l’argent pour que je les laisse partir. Je ne l’ai pas pris. Je crois que l’on s’en sortira quand chacun arrivera à renoncer à ces tentations. J’ai choisi ce chemin. Résultat, je n’ai pas l’argent pour me présenter à la présidentielle.
Mathieu Olivier/jeuneafrique.com

Commentaires

Bon courage Monsieur HAÏDAR

Écrit par : BONNEAU | 15/10/2017

Répondre à ce commentaire

J'ai vu Monsieur Aidar en juin 2013 dans un village près de Rao et j'ai pu mesurer son implication dans la conservation du tissus forestier. Je n'ai jamais oublié sa conversation concernant la préservation d'une écorce de bois servant à la teinture des tissus : " ne prendre que ce que l'on a besoin ! "

Écrit par : Dany | 15/10/2017

Répondre à ce commentaire

J'ai vu Monsieur Haidar en juin 2013 dans un village près de Rao et j'ai pu mesurer son implication dans la conservation du tissus forestier. Je n'ai jamais oublié sa conversation concernant la préservation d'une écorce de bois servant à la teinture des tissus : " ne prendre que ce que l'on a besoin ! "

Écrit par : Dany | 15/10/2017

Répondre à ce commentaire

msieur Haidar tenez bon en Casamance nous sommes avec vous, continuez a oeuvrer pour le senegal !!!!!

Écrit par : flopaty | 15/10/2017

Répondre à ce commentaire

Cher monsieur , j'ai lu attentivement et par deux fois ce que vous écrivez, et j'abonde pleinement avec tout vos propos - vous écrivez qu'il y a 15 ans une loi abolissant les plastiques avait été votée ..:. Combien de temps cela a t'il dure - je vis au s n'égale depuis 17 ans..... je plante des arbres, beaucoup d'arbres et souvent cela dérange les gens- les plastiques, on le voit sur les chantiers en construction sur plus d'un mètre dans sol, il en est recouvert par couche successible - sur les plages, en fin de week-end quand les étudiants les quitte pour rentrer chez eux à pied, en moto ou en bus, ils laissent dans la mer et les plages toutes sortes de crasses, des tongs, bouteilles et sacs plastic de l'Irène, des soutiens gorge , pantalons déchiquetés, des bio bonnes d'aérosols...... et cela par centaine et des centaines----- les charretiers passent chez vous pour quelques billets de 1000 cfa pour prendre vos poubelles et les déversés sur le Bord de la route 2 rues plus loin. Des gravats de chantier, briques, fils électriques, goulottes sont également déversés sur le rebord des routes- je vois continuellement des gens couper à la machette des pans énormes de branches des arbres, sans règles de coupes et tout ceci pour nourrir les zebus- je suis votre Hote dans ce pays, j'y vis et je l'aime. Mais je vous assure que je souffre pour cette terre d'Afrique qui se pollue au même rythme que la population croît.... je ne serais plus là pour constater la pollution des nappes d'eau , ni nager dans un océan de plastic .... s'il y a un au delà, et que de celui ci la possibilité serait offerte de juste pouvoir voir le monde qui se perd, dieu me pardonnera de ne pas y jeter un coup d'oeil...:je vous admire monsieur .

Écrit par : Da Silva barata | 16/10/2017

Répondre à ce commentaire

Ali n'a pas d'égal au Sénégal. Malheureusement comme il l'a dit il dérange et il a été degomme. La lutte doit continuer avec ceux qui croient en la protection de notre planète

Écrit par : Jean François Faye | 16/10/2017

Tous avec Mr HaÏdar , il n y a pas assez d hommes politiques comme lui !

Écrit par : terry | 17/10/2017

Répondre à ce commentaire

Malheureusement j'ai l'impression que le Sénégal n'écoute plus ses sages... La jeunesse préfère applaudir des détracteurs (qui ne connaissent rien à rien) comme Kémi Séba dont le seul but est de f... la m..., et globalement, la jeunesse et le peuple en général ne respectent plus rien semble-t-il...
Bravo M. Haïdar, continuez votre oeuvre, vous avez toute mon admiration !

Écrit par : Xx | 17/10/2017

Répondre à ce commentaire

Monsieur Haïdar El Ali est sage parmi les sages. Peut être le dernier sage du Sénégal
Il a alerté au sujet de la déforestation de la Casamance
Il a averti pour le pillage des poissons dans les eaux territoriales
Il dénonce tous les problèmes écologiques qui détruisent le pays
Il mène une politique de reboisement avec ses petits moyens
Il est bien triste que lui et son parti ne soit pas rentré à l'Assemblée Nationale
Sa défense du Sénégal aurait eu une tribune plus vaste et tous les pourris incompétents et irresponsables n'auraient plus pu se cacher derrière le "On ne savait pas "
Vraiment dommage !

Écrit par : issa gibb | 18/10/2017

Répondre à ce commentaire

Enfin un homme qui ne parle pas un double langage !
et qui est inflexible pour lutter contre la corruption.
Il parle de l'écologie à long terme pour préserver l'interet des SENEGALAIS ,ce qui change du court terme des politiciens pour qui la priorité
est bien ailleurs !
Merçi Mr HAIDAR.

Écrit par : oyster | 18/10/2017

Répondre à ce commentaire

Haïdar El Ali a raison sur tout ce qu'il dit, nous sommes tous là pour le confirmer, son seul problème pour être écouté ..... c'est qu'il est blanc, tout simplement ! faut le dire

Écrit par : Aminata | 18/10/2017

Répondre à ce commentaire

Bonjour Haidar,
Je suis toujours en admiration devant ton engagement pour l'environnement au Sénégal et en Afrique de l'Ouest.
Je garde un excellent souvenir de nos sorties de plongéesous-marine avec l'Océanium.
Après avoir bourlingué du Cap Vert au Togo, en RDC, au Mali, en Guinée Conakry, puis récemment à l'ILe Maurice et aux Comores, je suis maintenant en poste à Ouagadougou avec l'UE.
Pour information, j'ai une maison proche de la mer à Lomé et une ferme à 55 km de Lomé où je m'occupe notamment d'élevage d'animaux rares et de développer des plantes du monde entier.
J'espère que lors de mon prochain séjour à Dakar nous aurons le plaisir de nous revoir.
Avec mon meilleure souvenir et mes meilleures salutations.

Écrit par : CASAS Christophe | 20/10/2017

Répondre à ce commentaire

Écrire un commentaire