08/02/2012

Récit de la remontée du fleuve

Anne est ornithologue à l'aquascope de Virelles en Belgique.
Elle m'a fait le cadeau de son récit, de son voyage au fil de l'eau, sur le fleuve Sénégal, à bord du légendaire Bou El Mogdad.
La lecture m'a bouleversé. J'y ai retrouvé toutes les images, les émotions de mes séjours personnels. Anne y a ajouté ses observations d'oiseaux et ses propres émotions.
Je voulais vraiment vous les faire partager. Un clic sur la photo et vous aurez droit au PDF du récit avec toutes les illustrations.
bou.jpg
Le signe qu’ils existent…
L’histoire commence il y a presque trois ans, sur le pont avant d’un bateau, par quelques douces notes interprétées à la kora. Une chanson qui parle du fleuve, de la mer et des oiseaux… Cet artiste sénégalais, c’est Ablaye Cissoko, digne descendant de griots. Depuis longtemps, il leur a laissés les récits de guerres tribales et de conquêtes guerrières, pour mieux chanter la paix et la sérénité. Je ne sais pas encore qu’un jour je vais le rencontrer…
Puis une voix s’élève, éraillée et passionnée, celle d’un homme assis sur le quai. Lui, c’est Richard Bohringer. « On attend tous un grand bateau blanc, qui descendra le grand fleuve sacré et nous emmènera jusqu’aux âmes pures. Le grand bateau blanc et sa sirène… il est le symbole de l’existence des autres sur chaque rive. Et cette sirène de ce bateau blanc, c’est pour les villages, qui sont à gauche et à droite, le signe qu’ils existent. Les gens qui s’occupent de ce grand bateau blanc sont en l’occurrence des gens généreux… Les africains, ils ont besoin d’estime, ils ont besoin de respect. On n’est pas dans une Afrique avec de l’or, avec du pétrole, avec du diamant… Le diamant, dans cette Afrique, c’est l’humain ». Ses mots me touchent, avec la même intensité, à chaque fois que je les réécoute. Pendant longtemps, ils vont m’accompagner… et durant la première partie de ce voyage, ils ne vont pas me quitter, fusionnant avec les images et la réalité.
Le dernier, c’est Jean-Jacques Bancal, l’homme au grand coeur dont parle Richard Bohringer… C’est à lui que Saint-Louis doit le retour du bateau qui a marqué l’histoire du fleuve, en étant, pendant vingt ans, l’unique lien entre cette ville et le nord du pays.
« Quand j’allais à l’école, le bateau, je le voyais tous les matins, quand il ne naviguait pas.
Et dès qu’il partait vers Podor, Matam, j’étais malheureux… ». Puis un jour, il a tourné le dos au fleuve, cap vers l’Atlantique, loin du Sénégal. En 2005, à force d’obstination et d’entêtement, Jean-Jacques l’a racheté, au nom du passé. « C’est un survivant, c’est le dernier bateau du fleuve et le fleuve revit, grâce à lui, par sa navigation et son arrêt dans les comptoirs. C’est un rêve d’enfant pour moi, c’est un rêve pour beaucoup de gens de revoir ce bateau passer. On en tombe amoureux… C’est difficile à expliquer…. Ce n’est pas qu’un bateau, ce n’est pas qu’un outil de travail, c’est aussi quelque chose qui a une âme. Même les passagers s’attachent au bateau autant qu’au produit touristique que l’on a créé. C’est aussi ce qui fait l’alchimie avec les populations car on essaie de recréer des liens pour rendre la vie dans les endroits où il passe ».
Avec son pull sombre invariablement enroulé en écharpe sur ses épaules, je n’aurai aucun mal à le reconnaître quand nous allons le croiser. Il faut dire que ce reportage de l’émission « Thalassa », je l’ai tant regardé… Mon regret ? Ne pas un jour avoir arrêté Jean- Jacques pour lui dire à quel point je le remercie de m’avoir fait rêver !
Ce qui relie ces trois hommes ? Tout d’abord, un pays, le Sénégal… Puis, un fleuve, celui qui porte le même nom… Une ville, Saint-Louis, l’ancienne capitale… Et enfin un grand bateau blanc... un bateau mythique… le Bou el Mogdad !
Mercredi 21 décembre. A l’approche du départ, le stress commence à monter ! Après une nuit fiévreuse, passée à grelotter, et peu de sommeil, je suis tout de même au bureau au
petit matin. Quelques heures plus tôt, je n’y aurais pas cru ! La Belgique s’annonce paralysée par les grèves le lendemain et voilà bien ce qui m’inquiète depuis le début de la semaine. C’est en effet le 22 que nous devons nous envoler vers Dakar et la perspective d’un départ reporté et d’une longue attente à l’aéroport ne me réjouit guère. Mais impossible d’en savoir plus dans les premières heures de la journée… Un départ postposé au vendredi reste possible mais pas assuré… Et après ???
Très tôt, Nadine me téléphone depuis l’agence All Ways, pour faire le point, et vers 9h30, tout se précipite soudain quand elle me propose de partir le jour même. Sur le coup, cela me semble impossible mais c’est sans doute « LA » solution à ne pas louper. Il faut me décider très vite car à présent, chaque minute compte ! Après un rien de réflexion, j’accepte car c’est encore imaginable, il faut foncer ! Il me reste 1h15… 1h15 pour fermer le bureau, où heureusement plus rien d’urgent ne reste à régler… Prévenir à la sauvette l’un ou l’autre collègue… Téléphoner à l’école pour que Gaël rentre immédiatement à la maison… Contacter la navette qui doit nous conduire à Zaventem. Par bonheur, Michel est libre immédiatement… Rentrer à la maison… Boucler mes derniers sacs en consultant ma liste… ô précieuse liste !!! Nous changer…1h15 plus tard, Michel m’attend sur la place du village, il n’y a plus qu’à charger nos bagages… Pendant ce temps, Nadine s’assure que j’arrive à m’organiser et elle s’occupe de réserver mes billets. Elle a vraiment réagi au bon moment ! Quelques minutes plus tard et ça devenait impensable ! Je ne sais comment la remercier !
Nous quittons Fagnolle peu avant 11 heures et les routes sont peu encombrées. Michel nous dépose bien à temps dans un aéroport quasi désert. Pas la moindre file pour l’enregistrement des bagages et les formalités sont vite enchaînées. Voilà qui laisse un peu de temps pour se poser avant d’embarquer… le temps de quelques coups de fil, de grignoter quelque chose et de souffler !
L’avion quitte Bruxelles vers 14h50 et je m’amuse toujours autant à suivre les compteurs, vitesse, température, altitude, ainsi que le plan de vol. 4500 kilomètres nous attendent via les châteaux de la Loire et Bordeaux dans un ciel bouché, puis l’Espagne, Gibraltar, Casablanca, le Maroc, ses panneaux solaires et ses serres et enfin la Mauritanie. Le repas servi prend déjà une couleur locale avec un poulet assez bien épicé. Il faut dire que l’avion transporte une très grande majorité de Sénégalais qui rentrent au pays. Lors de la collation de l’après-midi, je m’amuse d’ailleurs de les voir regarder le dessin animé « Cars » à la TV en ouvrant de grands yeux, tout en mangeant le même frisko aux noisettes de chez Ijsboerke. Un rien surréaliste !!! Un petit air de tournage de publicité !
Le vol se passe sans encombres et donne l’occasion de se reposer. Nous touchons le sol
sénégalais au soleil couchant, vers 19h15, avec 25 minutes de moins que le temps de vol annoncé… il faut dire que nous étions si pressés ! Qui aurait pu parier au petit matin que nous y serions déjà ce soir ? Nous sommes assaillis par une bouffée de chaleur… il fait encore 25° !
Les formalités de débarquement sont réduites et contrairement à d’autres, nous échappons à la photo et à la prise des empreintes digitales. Nous sommes immédiatement accueillis par un employé de l’agence Africa Travel Group. L’attente des bagages est longue et je les guette avec impatience. Voyant enfin mes valises, notre agent me demande si nous comptons déménager. Chez moi, « partir avec tout ce que l’on a » est sans doute aussi héréditaire que culturel ! Il nous accompagne jusqu’à notre chauffeur et nous évite ainsi d’être constamment accostés. A l’aéroport de Dakar, pour une première expérience en Afrique, mieux vaut sans doute être bien accompagnés.
Mamadou rejoint le centre ville via des quartiers très populaires et je me dis que l’Egypte ne ressemblait déjà à rien de connu mais que l'Afrique, c'est encore tout autre chose !
Même le soir, il y a du monde partout, des échoppes en tous genres à tous les coins de rues et boulevards. La vie fourmille de tous côtés… Je suis aussi frappée par les tas de bricaillons… les déchets… L’hôtel, auquel nous arrivons vers 21 heures, contraste immanquablement avec la partie de la ville que nous venons de traverser. Le Novotel séduit pas sa décoration moderne très design, ses éclairages et son mobilier recherchés et épurés, aussi bien dans l’immense hall, qu’au restaurant ou dans notre chambre.
Incontestablement, nous sommes heureux d’être là… avec finalement 24 heures de pluspour en profiter !
Au restaurant, nous refusons la « carte enfant » et ses nuggets de volaille au profit d’un plat typiquement sénégalais, un poulet Yassa aux oignons et au citron vert. Gaël, qui n’en a pas laissé, débute sa nuit tel un loir qui digère…
Jeudi 22 décembre. Réveil vers 5h30… l’occasion de ranger un peu tout ce qui a été embarqué la veille en 4ème vitesse. Attendre que le jour se lève… par dérision, je me dis « Chouette, ils ont même les Simpson à la télé !».
C’est un bien plus surprenant spectacle qui nous réjouit à l’aube, dès les premières lueurs : des dizaines de milans noirs tournoient dans le ciel et voltigent entre les immeubles. Il y a
ceux qui s’approchent à quelques mètres de nos fenêtres, puis les petits points que l’on aperçoit à l’oeil nu. Mais aux jumelles, on en distingue ainsi toujours plus loin, presque à l’infini. Ils sont sans doute des milliers… Je les entends même crier et presque gazouiller.
Leur ballet léger est étourdissant. Complètement hallucinant !!! Un des effets du Lariam, ce satané médicament que nous prenons contre la malaria ??? Non, c’est bien vrai !
Après un sacré buffet petit déjeuner, nous partons à la découverte de la ville. Comme ce n’était pas prévu au programme, je n’ai qu’un plan sommaire et je veille à bien prendre mes repères en ce lieu nommé « le Plateau ». Nous rejoignons la Place de l’Indépendance via des avenues sans charme particulier puis parcourons des quartiers plus animés, avec sur chaque trottoir, les échoppes d’un long marché. Une blonde, un gamin et un appareil photo… difficile de ne pas se faire remarquer et de faire cinq mètres sans se faire accoster.
Tous les moyens sont bons pour engager la conversation... les gars connaissent toujours quelqu’un en Belgique ou tentent de me faire croire qu’on s’est croisé à l’hôtel. En restant gentil, il y en a qu’on a vraiment du mal à larguer. Mais ça reste bon enfant et ils disent d’ailleurs d’eux-mêmes qu’ils sont aussi collants que des moustiques... mais qu’ils ne piquent pas... Malgré tout, aucune envie de regarder quoi que ce soit dans les étalages. Un seul mot d’ordre : accélérer !
La seule photo que je possède de cette balade matinale, c’est donc le tronc biscornu de quelques acacias, sans doute martyrisés pour récolter de la gomme arabique. Je me souviens aussi d’y avoir aperçu quelques nids de tisserins. Gaël s’est à peine mieux débrouillé, tentant une photo d’une chèvre, qu’il a presque fallu payer…
Après cette immersion, l’hôtel et son personnel charmant font office de havre de paix mais cela ne nous empêche pas de repartir de plus belle le long de la côte après le dîner. Des lieux pas toujours bien fréquentés le soir paraît-il… Une chose à laquelle il est difficile de se faire à l’arrivée, c’est bien la saleté. Mieux vaut donc laisser filer le regard loin vers l’océan et l’île de Gorée…
Nous rejoignons les quartiers du port, où tout en veillant de nouveau à ne pas nous perdre, je fais attention à la circulation car les trottoirs sont impraticables en raison des échoppes.
Nous rejoignons le marché Kermel, sorte de halle récemment rénovée, où l’on peut déambuler dans un labyrinthe de petits couloirs, où s’empilent fruits, légumes, épices et fleurs. A l’extérieur, la place abrite un marché d’artisanat pour touristes et l’une ou l’autre petite gargote, où les tables affichent complet. De nouveau, vraiment pas envie d’acheter et de négocier même s’il y a très certainement de bien jolis objets.
Près de l’hôtel, j’ai la mauvaise idée de faire une photo du seul beau bâtiment futuriste du quartier… qui se révèle être la banque nationale. Un vilain coco m'attrape par le bras en prononçant les mots « interdit » et « police ». Voyant son allure, je ne peux que douter…
Mais il renforce sa prise et me traîne aux pieds d’un vrai policier, avec qui je n’ai pas trop envie de faire connaissance. Je vire donc la photo vite fait et lui prouve qu’il n’y en a pas d’autres avant de filer vers l’hôtel. Depuis les fenêtres du Novotel, j’aurais pu faire toutes les photos de la banque que je voulais… Sans doute une manoeuvre visant au final à m’extorquer quelques billets. C’est le seul vilain coco que nous ayons rencontré. Les autres insistent beaucoup mais en le prenant avec humour, on finit toujours par s'en débarrasser…
Fin d’après-midi passée sagement à la piscine à se baigner et à regarder les milans noirs et quelques corbeaux pies tournoyer…
Vendredi 23 décembre, 8h30. Mamadou nous attend dans sa rutilante voiture blanche.
Etonnamment, il a une demi-heure d’avance ! La route, qui nous emmène vers Saint- Louis, est chargée mais de très bonne qualité. Les guimbardes cabossées y côtoient les jeeps flambant neuves. Afrique, terre de contrastes ! Dans la circulation, Mamadou roule en souplesse. Notre chauffeur, en Egypte, m’a laissé des souvenirs bien plus agités !
La banlieue de Dakar s’étend sur des kilomètres, avec ses échoppes le long des routes, où les marchandises prennent la poussière bien avant d’avoir été vendues. Des parasols fatigués par les années abritent les étals. Ils ont pris uniformément la même couleur de terre. Rufisque succède à Dakar et affiche quelques bâtiments de style colonial. Puis viennent les Seigneurs… Enormes et tortueux à souhait… Avec leurs troncs à l’écorce boursouflée… Leur couronne presque aussi large que
haute… Leurs bras dénudés tendus vers le ciel… J’ai nommé les baobabs ! Certains se garnissent d’énormes boules debrindilles formées par des nids d’oiseaux.
Partout, le long de la nationale, on se rend compte à quel point le plastique est une nuisance. Toute la campagne en est jonchée. On aurait envie de tout faire disparaître, de repartir à zéro, avec une nature vierge de tout déchet.
Aux abords de Thiès, le paysage prend soudain un relief plus accidenté puis retrouve son habituelle horizontalité. Des zones verdoyantes de broussailles alternent avec une végétation plus éparse de baobabs et de palmiers. Les petites villes et leurs marchés s’espacent de plus en plus pour laisser place à quelques villages épars. Le plastique a épargné ces contrées plus reculées.
Les murs, qui encerclent les maisons, laissent voir quelques habitations traditionnelles aux toits pointus faits de branchages. La savane accueille ça et là des troupeaux de chèvres, de moutons et de zébus aux longues cornes pointues. Au bord de la route, Mamadou nous signale un groupe d’une dizaine de vautours attablés autour d’un cadavre de mouton. Il nous montre aussi un gigantesque baobab creux, le genre d’arbre qui servait autrefois de tombe aux griots.
Nous arrivons vers 13 heures à Saint-Louis, après 4h30 de route. Pendant tout le trajet, j’ai surveillé les bornes rouges et blanches, qui annoncent le décompte des kilomètres, par contre Gaël n’y a pas prêté attention. Ce qui permet à Mamadou de lui faire croire, quand nous traversons le fleuve, via le pont Faidherbe, que nous sommes encore bien loin de notre point d’arrivée. Y compris dans la rue même de l’hôtel alors que j’aperçois déjà lebâtiment de la « Résidence » !
« La Résidence » ? A nouveau, un havre de paix, plein de charme et d’histoire… L’hôtel est construit autour d’une cour centrale à ciel ouvert, flanquée d’un palmier qui atteint sans peine la hauteur de la toiture.
Les escaliers et couloirs, qui mènent aux chambres, s’articulent autour de la cour comme les coursives d’un bateau et au rez-de-chaussée, je reconnais immédiatement sur une fresque la caricature de Jean- Jacques Bancal et de son épouse, représentés sur le Bou el Mogdad. Nous ne tardons pas à les croiser dans la salle du restaurant. La cuisine y est excellente et permet de s’y régaler à prix plus qu’abordable de lotte ou de brochettes de zébu. Le personnel est très sympathique et Gaël a rapidement reçu le surnom de « beau gosse ».
Pour nous détendre, nous débutons l’après-midi par un petit plongeon dans la piscine du « Flamingo », bar-restaurant qui jouxte le fleuve, non loin du pont Faidherbe. En nous y conduisant, le concierge de l’hôtel me met en garde contre le harcèlement que nous pourrions avoir à supporter en ville mais apprenant que nous arrivons de Dakar, il comprend que l’on a sans doute déjà connu le pire. Il m’est bien sympathique !
Nous poursuivons par une longue balade tranquille, qui nous amène d’une extrémité à l’autre de l’île. La « Maison rose » tout juste près de l’hôtel, ses grillages verts en fer forgé couverts de bougainvillées… Une boutique d’artisanat « fair tarde », où les matériaux de récupération comme tissus, cannettes et capsules démarrent une nouvelle vie dans de jolis sièges, dessous-plats, des objets en fer blanc ou des patchworks…
Puis le long du quai survolé par les milans noirs, nous faisons connaissance avec le Bou el Mogdad, dont tout l’équipage s’active pour accueillir de nouveaux clients le lendemain matin. La promenade se poursuit le long des quais du fleuve puis à travers des ruelles paisibles. Partout des biquettes font la sieste ou recherchent quelque nourriture. Tout au nord de l’île, une exposition de peintures rend hommage au pont Faidherbe, qui toutrécemment vient d’être restauré.
Saint-Louis sent bon les anciennes colonies françaises avec ses bâtiments aux couleurs chaudes et aux balcons ouvragés mais que de travail à venir pour préserver ce patrimoine ! Certaines maisons ont déjà été magnifiquement restaurées mais tant d’autres sont en danger, allant
parfois jusqu’à, sur elles-mêmes, s’effondrer !
Face au pont Faidherbe, un autre pont rejoint la deuxième île, appelée « Langue de Barbarie ». Ses berges ne suffisent presque pas à accueillir les longues pirogues colorées et si joliment décorées, qui sont utilisées par les pêcheurs de ce quartier. Les minibus, aux passagers entassés, sont tout aussi bariolés. A cet instant, puisque nous ne traversons pas, je
ne peux encore mesurer le contraste qui peut exister entre ces deux rives, l’une si paisible et endormie, celle que nous découvrons, l’autre fourmillant de monde, d’activité et de vie.
Nous atteignons la pointe sud et rebroussons chemin le long du fleuve. Un muret affiche fièrement ce slogan : « Luttons contre la salleté ». Même avec deux « l », elle ne peut s’envoler ! Partout, du plastique à ses
pieds… Les poubelles placées par le Rotary Club ne connaissent pas plus de succès !
Mais à Saint-Louis, il fait bon se promener en toute tranquillité. Pas moyen de se perdre sur cette longue langue de terre rectangulaire, régulièrement quadrillée par des ruelles. Le libraire proche de l’hôtel me confie d’ailleurs à quel point il fait ici bon vivre et combien il n’aime pas la
nouvelle capitale du pays…
Samedi 24 décembre. Saint-Louis se réveille sous un ciel radieux mais le vent est un peu trop insistant et trop frais que pour prendre le petit déjeuner sur le toit de l’hôtel. De la terrasse, là haut, on domine la ville et ses ruelles colorées ainsi que le fleuve, enjambé par le pont Faidherbe. Au pied de l’hôtel, la rue prend vie.
Les boutiquiers sortent leurs marchandises, une femme installe son modeste petit commerce de nourriture à emporter et un vendeur, qui arbore la marque Nescafé, s’installe à ses côtés. Les cris de martinets que j’entends ne sont pas ceux de chez nous. Leur vol très rapide et acrobatique me laisse en effet apercevoir des croupions blancs.
Au petit déjeuner, la « Résidence » nous fait découvrir ses délicieuses spécialités « maison », avec notamment au programme yaourt, crêpes et confitures de tomate, melon et bissap. Avant un départ à pied à 10 heures vers la pointe sud de l’île, je profite d’un peu de temps libre pour parcourir l’hôtel construit en 1954 par Bleustein Blanchet, le « père » de la publicité en France. Photos en noir et blanc, collection de vieux appareils photos, piano, anciens menus et vaisselle dans le petit salon…Mobilier en osier dans le patio, où il fait si bon s’arrêter… Un billard jouxte le bar qui affiche quelques grands classiques du cinéma, tournés ici même… « Les caprices d’un fleuve », « Coup de torchon » et « Blancs cassés ». Les canons ornant les coursives… Quand l’hôtel se fait musée !
Le petit groupe rassemble déjà pour cette balade matinale quelques futurs passagers du bateau : Gladys et Raymond, belges comme nous, Evelyne, Rémy et leur fille Rita, originaires de Marseille. En milieu de matinée, les portes de l’école des filles libèrent des dizaines d’adolescentes, bien pressées de retirer le tablier rose, qui leur sert d’uniforme. Autrefois, cette école accueillait les fils des chefs des différents royaumes, ce qui était une manière comme une autre de dominer l’ensemble de leurs familles. On l’appelait aussi « l’école des otages » !
Nous visitons le Musée d’art et d’histoire de Saint-Louis, qui retrace en photos l’histoire de la ville et du pays, l’habitat, les coutumes, les costumes et coiffures des différentes ethnies. Aux murs, une fresque colorée et quelques mots d’une signature que je n’arrive pas à déchiffrer : « Rien qu’avec ta voix, tu pourrais remplir la montagne et vider la mer, tu pourrais rendre à l’air tout le sel de la mer et remettre au grand jour la langue des absents ».
Au retour, un artisan nous accueille dans son atelier, où s’amoncellent les cadavres de vieux vélos. Il répare également les mobylettes mais se plait aussi à donner vie à toutes sortes de morceaux de ferrailles soudés : héron, poisson, chien et son maître, sorcière… Cadres, rouages et
pédaliers débutent une nouvelle existence sous les mains de l’artiste. Un souvenir toutefois un peu lourd et encombrant à ramener au pays !
La « Résidence » rassemble pour un premier repas commun les voyageurs qui vont embarquer sur le « Bou ». « Ambiance particulière des premières rencontres, où l’histoire se met en place comme dans un roman d’Agatha Christie » me dit Rémy. Puis vient le moment de saluer Madeleine, la « Duchesse » qui rayonne sur la salle et Babakar, serveur toujours complice de Gaël à chaque repas. De manière énigmatique, il nous dit d’aller voir de sa part Sarkoba sur le bateau et de se présenter à lui comme son petit frère et sa douce moitié. Ce rôle me fait plutôt sourire… Mais pas moyen qu’il nous en dise plus sur ce fameux Sarkoba… Par notre guide, Ansou, j’apprends qu’il s’agit de « Petit Ba », le barman.
Puis vient l’heure pour tous d’embarquer et de découvrir sa cabine…
Lili, la directrice du bateau, nous accueille avec un verre de punch et les consignes pour un bon déroulement du voyage. Le « grand bateau blanc » de Richard Bohringer révèle son bar, ses salons, son restaurant, tous aux meubles et lambris couleur acajou, ses coussins et tabourets en fer forgé. Comme à la « Résidence », des reproductions de cartes postales vous font faire un bond dans le passé.
Mais des calèches nous attendent déjà et embarquent de petits groupes de passagers. Il faut dire que parmi nous, beaucoup viennent seulement d’arriver et n’ont pas eu l’occasion de découvrir Saint-Louis à pied. Pour
Rémy, qui est allergique aux chevaux, une seule solution : nous suivre en tenant ses distances… en VTT !
Nous retrouvons vers l’île nord, les entrepôts de commerce, la vieille grue à vapeur lourde de 20 tonnes, arrivée en pièces détachées après qu’un premier exemplaire ait coulé, les mosquées et leurs minarets, les bougainvillées roses et blanches qui habillent les façades…
Nous rejoignons la place Faidherbe et la Maison du Gouverneur puis passons enfin le pont Malick Gaye, qui nous conduit à la Langue de Barbarie. De loin, on ne peut imaginer telle différence entre les deux îles. Je regrette de ne pas être venue à pied découvrir ce quartier des pêcheurs si coloré. Les pirogues, les mosquées aux façades carrelées, les bâtiments cubiques de hauteurs variées, les petites boutiques où
s’entassent marchandises en tous genres et produits frais, les enfants dans la rue et les chèvres mélangés, les gens assis sur le trottoir,
les campements de fortune près du fleuve, les attelages et les mobylettes… il y a bien trop à la vue pour tout assimiler… et l’appareil photo ne pourra beaucoup témoigner… Puis sur l’autre rive de cette bande étroite, vient l’océan, sa plage, les grosses vagues qui font rouler le sable fin, les pêcheurs qui arrivent ou repartent, les femmes qui achètent et vendent le poisson, les enfants jouant au foot, les chiens… Deux femmes viennent palabrer avec moi, je ne sais plus trop bien à quel sujet. Par contre, je me souviens de leurs éclats de rire en voyant que je viens de me faire piéger par la marée montante et que mes baskets ont flirté avec l’eau de l’océan. Une manière comme une autre de mettre fin à nos négociations !
Tout au bout de la ville, viennent les ateliers en plein air, où le poisson est nettoyé et séché. Dans cette odeur forte, parmi écailles, arêtes,
nageoires et têtes coupées, les femmes arrivent à rester incroyablement belles et bien habillées.
On voudrait pouvoir les immortaliser… Puis les calèches repassent le pont et changent d’univers en l’espace de quelques mètres seulement.
Comme si une frontière avait été franchie… Une porte vient soudain de se refermer…
Au retour, près du bateau, je retrouve un petit qui tente depuis le début de l’après-midi de se faire échanger une pièce de deux euros mais je n’ai pas ce qu’il faut. J’avais aussi promis à un des boutiquiers d’aller voir après la balade son petit commerce d’artisanat. Chose promise… Lui en tout cas n’a pas oublié… Je pensais que sa boutique se situait au niveau
du quai mais il m’emmène dans une étroite ruelle, où quelques échoppes se succèdent.
Nous bavardons gentiment de choses et d’autres, de la vie au Sénégal mais aussi de notre pays… Pour lui faire plaisir, et en guise de souvenir de cette rencontre, je lui achète un petit tableau de sable représentant un de ces fameux baobabs que nous avons tant admirés.
Pas trop encombrant à rapporter…
Près du bateau, le petit, vêtu pauvrement, attend toujours, avec sa pièce de deux euros à la main. Il n’y a que les touristes à pouvoir lui échanger. Je finis par la lui troquer contre 2000 CFA, l’équivalent de plus ou moins trois euros. En espérant que ça pourra un peu l’aider… Un gamin, un peu plus âgé, essaie alors de me vendre un petit autobus en fer blanc joliment décoré de bleu et de jaune. C’est bien réalisé… mais qu’en faire au retour?
On trouve un compromis à l’amiable… je lui laisse la petite camionnette pour qu’il puisse la vendre à d’autres… et lui offre la pièce de deux euros, qui venait tout juste de passer dans mes mains. Je suis sûre que lui n’aura pas trop de mal à la négocier…
En cette veille de Noël, il faut dire que l’on se sent un peu ébranlé par le contraste entre ces enfants, qui sont à quai, et les passagers qui rejoignent le bateau pour réveillonner. Une simple et étroite passerelle pour nous séparer… Les sentiments se bousculent dans ma tête et l’émotion est très perceptible. Tant de différence… Pour nous, la musique, les lumières, le
Père Noël et le bon repas à venir… Mais pour eux ???
Et le tout sous leurs yeux… En ce moment, où les larmes ne sont plus bien loin, je repense à mon amie Anne qui, tous les soirs, pendant son
voyage au Sénégal, avait envie de pleurer. Pour moi, ce sera la seule fois mais je ne suis pas prête de l’oublier…
Dimanche 25 décembre. Le « Bou » se réveille bien après le premier appel à la prière. Mon sommeil a été court et léger. La nuit suivante n’en sera donc que meilleure ! Un peu avant 7 heures, le bateau largue les amarres, qui le relient au quai de Saint-Louis, et laisse bien vite derrière lui les cordons lumineux, qui font étinceler le pont Faidherbe dans la nuit encore noire. Le moteur prend son ronronnement régulier et le soleil ne va pas tarder à se lever.
Il se fraie un chemin entre les rives du Sénégal et de la Mauritanie. Au pied des roseaux, les vasières donnent un avant-goût de ce que sera le voyage. Hérons cendrés, grandes aigrettes, aigrettes garzettes et des récifs… mais aussi de nombreux limicoles, dont seul l’huîtrier pie m’est facile à identifier. Trois busards, deux cendrés et un busard des roseaux,
survolent le marais en se chamaillant. La sterne caspienne, imposante par sa taille et son bec rouge, vient régulièrement nous visiter. Le balbuzard pêcheur, lui, nous offre ses premiers plongeons de la journée. Il y a une certaine émotion à le retrouver ainsi sur ses terres d’hivernage…
Vers 9h30, le « Bou » arrive au pied du barrage de Diama, construit au milieu des années 80 pour éviter la remontée des eaux salées dans le fleuve à marée montante. Les travaux pharaoniques ont nécessité de détourner le cours du fleuve pour prendre assise sur des terrains bien stabilisés. Ensuite, la terre a été, de part et d’autre du cours d’eau, rendue à la culture après avoir été désalinisée. Du gypse a été utilisé pour provoquer la remontée du sel et sa cristallisation sous forme de croûtes exportées au fur et à mesure. Une partie des rives a aussi été reboisée. Maintenant, le niveau de l’eau est constamment surveillé, bien en amont du barrage, pour pouvoir anticiper l’ouverture des portes si nécessaire.
Pour l’équipage du « Bou », le passage de l’écluse est à chaque fois délicat car le canal est à peine plus large que le bateau. Tout le personnel est réquisitionné pour la manoeuvre de halage et d’arrimage alors que les passagers sont invités à se rassembler sur le pont supérieur du bateau pour ne pas les gêner. Quelques curieux se sont regroupés sur le quai pendant que grandes aigrettes et hérons cendrés forment une sorte de haie d’honneur, qui nous regarde progresser. Le bateau va franchir une « marche d’escalier » haute de près de trois mètres, avant d’être libéré.
De part et d’autre du fleuve, les roseaux s’étendent à perte de vue et je suis étonnée par la soudaine absence des oiseaux. Serait-ce dû au manque de vasières à explorer et d’un niveau d’eau plus haut ? Je finis par comprendre en montant deux étages. Au-delà des roselières, tout au loin, des zones de lagune font concurrence au fleuve et attirent quantités d’oiseaux.
A l’heure du repas, le « Bou » jette l’ancre et fait lentement sur lui-même des ronds dans l’eau pendant que nous nous régalons d’un fameux poulet Yassa. Notre proximité du Djoudj nous permet d’observer les premiers groupes de pélicans. Anta, qui est masseuse à bord, jette un coup d’oeil dans ma longue-vue mais je la sens mal à l’aise face à cet objet dans lequel elle a du mal à voir quelque chose. Je lui propose alors mes jumelles et je la vois s’émerveiller. C’est la première fois qu’elle en utilise et s’étonne du rapprochement obtenu… et de la beauté du spectacle observé. J’aime voir ses yeux ainsi briller…
Vers 15h30, le groupe embarque dans la grande barge du bateau pour rejoindre la digue qui sépare le fleuve du parc du Djoudj. Deux bateaux plus petits nous emmènent dans un dédale de canaux encadrés de roseaux et d’arbrisseaux tortueux. Et les rencontres ne vont cesser de s’enchaîner, l’hôte de marque pendant la balade étant sans aucun doute le pélican blanc. Ils se suivent sur l’eau en rangs serrés comme les petits
canards en plastique d’une baraque foraine. Les cormorans, eux, se déclinent en trois espèces : le grand cormoran, qui me semble pourtant un peu différent du nôtre, plus contrasté de noir et blanc, le cormoran africain et l’étonnant anhinga d’Afrique, qu’ils appellent ici « oiseau serpent ». Il se déplace en effet le corps complètement immergé dans l’eau, ne laissant dépasser que son long cou mince emmanché d’un long bec, pointu comme une sagaie. Ses mouvements lui donnent alors l’attitude d’un serpent redressé et charmé par la musique d’un joueur de
flûte. Posé sur une branche, il me piège à plusieurs reprises, me faisant
penser en premier lieu à un héron pourpré.
Les hérons s’exhibent partout, au sommet des arbres ou au pied du marais, avec surtout la présence du héron cendré, de la grande aigrette et de sa cousine garzette. Le crabier chevelu fait quelques apparitions bien discrètes par rapport au héron pourpré, qui est plus régulier. Les sternes, sans doute des pierregarins, suivent ennombre le sillage du bateau en poussant de petits cris. La sterne caspienne nous survole aussi régulièrement, reconnaissable à son gros bec rouge et à la zone sombre, qui noircit le dessous de la pointe de ses ailes. Des hirondelles en chasse volètent à la recherche d’insectes. Pour la première fois, c’est nous qui leur rendons la pareille et venons les retrouver. Très curieux de les croiser le jour de Noël alors que chaque année, je guette avec impatience, le 21 mars, l’arrivée de ces messagères du printemps.
Nous rencontrons aussi de vieux amis tels que cette cigogne noire ou ces busards des roseaux, mâles et femelles, qui volent en rase motte et effleurent des ailes la végétation.
Les canards, eux, se font bien rares, à l’exception d’un vol de dendrocygnes veufs dont nous croisons le chemin. Puis il y a les très colorés, comme ces guêpiers de Perse, qui au printemps en Egypte m’avaient été présentés. C’est aussi sur les rives du Nil que j’avais observé, pour la première fois, talève sultane, vanneau éperonné et alcyon pie.
Notre guide repère également un petit martin-pêcheur huppé mais c’est aussi vers le ciel qu’il faut guetter pour surprendre quelques ibis sacrés et, après les ailes de la noire, la majestueuse voilure de sa cousine, la cigogne blanche. Enfin, c’est ce que le premier coup d’oeil sur ce plumage noir et blanc me laisse croire… avant d’apercevoir du rouge sur la tête de l’oiseau. Il s’agit donc cette fois d’un tantale africain.
Les bêtes de poils et d’écailles sont plus discrètes, il faut avoir l’oeil pour les trouver. Au dessus des hautes herbes, le dos des phacochères ne peut longtemps se dissimuler et malgré son immobilité, un crocodile du Nil n’a pu se camoufler. Les jolies fleurs mauves des nénuphars tapissent abondamment la surface de l’eau.
Dans les roseaux, j’entends aussi des imitatrices, qui reviendront chez nous avec quelques dialectes africains… Sans doute des rousserolles, incorrigibles bavardes ! Mais voici, en lisière de roselière, un rouquin qui ne m’a pas encore été présenté. Cousin de la poule d’eau et des Rallidés, il possède de longs doigts pour ne pas s’envaser. Son sourcil noir s’étend jusqu’à l’arrière de son cou et sépare sa calotte grise de sa gorge blanche. C’est le jacana à poitrine dorée !
J’aperçois aussi quelques tourterelles, au demi collier noir, mais en l’absence de plus de critères, impossible de trancher parmi les quatre espèces probables. Par contre, avec ce chevalier guignette qui explore les vasières, je ne peux guère me tromper. Enfin, il y a cet aigle trônant au sommet d’une branche, sorte de grand frère du balbuzard mais avec un plumage moins net, moins bien dessiné et contrasté. Quand le guide le nomme « aigle pêcheur », ça me perturbe un peu car je ne reconnais pas « notre » balbuzard dans cet oiseau massif, au bec énorme, qui se dresse fièrement, presque avec arrogance. Je comprendrai plus tard qu’il s’agit du plumage immature du pygargue vocifère.
La balade se termine dans une forte odeur de fientes d’oiseaux piscivores. Nous approchons de l’île, où les pélicans blancs se rassemblent pour nicher, bien à l’abri de la prédation par les varans, les serpents ou les phacochères. Ça et là, les têtes noires des jeunes de l’année émergent du groupe. Puis la barque fait demi tour, le soleil commence à baisser et les vols de pélicans ne cessent de s’enchaîner. Majestueux oiseaux !!!
J’ai plaisir à voir Gaël à l’avant du bateau.
Jumelles, appareil photo et chapeau rivé sur la tête, le baroudeur en herbe fait office de figure de proue, offrant un joli croisement entre un Indiana Jones encore enfant et un Crocodile Dundee toujours juvénile. Ce genre de moment, dans une vie, est déterminant… j’en suis
intimement persuadée !!!
Lundi 26 décembre. « Je navigue avec mes parents à bord d’un énorme bateau… dont les ponts inférieurs sont en train de se remplir d’eau. Ils n’ont pas encore sonné l’alerte mais je le sais, je les ai entendus descendre les canots de sauvetage. Surtout, rester groupés et
 etourner à la cabine chercher les gilets. Et se méfier d’un redressement possible de la coque à la verticale… » Je ne veux certainement pas connaître la suite de ce cauchemar…
Il est 6h20 et je viens donc de me réveiller ! Vers 6h40, le « Bou » fait ronronner les moteurs, Je suis la première pour le petit déjeuner !
Les busards des roseaux semblent aussi affamés. Des nuages de petits passereaux filent droit devant, en groupes compacts, effleurant parfois les inflorescences des roseaux. Merci, chère sterne caspienne, pour ce joli plongeon digne d’un balbuzard… mais c’est raté ! Pour l’alcyon pie, les hérons et aigrettes, l’heure est aussi au ravitaillement. Comme je n’ai rien
préparé, je ne pourrais l’affirmer sur le moment, mais celui que je viens de voir brièvement passer est très certainement un coucal du Sénégal, avec sa queue très longue et son dos roux flamboyant.
Au bord du fleuve, sur une petite plage libre de roseaux, une femme fait la vaisselle. Il me semble aussi voir de grosses briques de terre mises à sécher et effectivement, le village n’est pas loin avec ses maisons cubiques et quelques annexes aux toits pointus faits de branchages.
Voyant ma longue-vue, le commandant s’exclame : « Quelle belle bête ! ». Et il éclate de rire quand je lui demande si c’est de moi qu’il vient de parler…
Ansou nous rassemble pour nous parler de Bou el Mogdad, l’homme qui a laissé son nom au bateau. Né en 1822 d’un père mauritanien et d’une mère Toucouleur, il grandit dans une famille transhumante, qui pratique le troc. Il étudie l’arabe et le coran et apprend de nombreuses langues lors de déplacements effectués le long du fleuve. En 1848, sa famille s’installe à Saint-Louis, ce qui lui donne l’occasion de fréquenter les élèves de l’« école des otages », celle des fils des chefs, et d’apprendre le français.
Le gouverneur convoque cet érudit pour qu’il devienne interprète au tribunal de Saint- Louis, permettant le dialogue entre juges et accusés. La garde républicaine l’accompagne aussi dans ses missions de messager du gouverneur vers les chefferies locales. En tant qu’espion, il ramène également des informations sur l’armement détenu… mais il lui
arrive aussi de prévenir les tribus de futures attaques françaises et de faire évacuer les villages pour préserver femmes et enfants.
Emprisonné puis relâché, il sert à nouveau l’administration française, demande pardon lors d’un pèlerinage à la Mecque puis rejoint Paris pour l’exposition universelle. Un second pèlerinage précède de peu sa mort en 1880.
Quant au bateau à fond plat, qui porte maintenant son nom, il date de 1950 et a été construit aux Pays-Bas. Il pouvait transporter l’équivalent de dix voiliers et faisait le relais avec les villages du nord. Le bateau est désarmé vers 1970, suite à l’amélioration des routes. Il est racheté par Georges Console et permet à nouveau le ravitaillement des villages affamés par la sécheresse. Mais la pluie ramène l’autosuffisance et le bateau rejoint Dakar en 1982. Il se reconvertit dans le tourisme aux Iles du Salut puis dans les lagunes de la Sierra Leone. La guerre civile et quelques attaques le ramènent bien vite aux Iles du Salut.
En 2005, le neveu de Georges Console, Jean- Jacques Bancal, reprend la gestion du bateau avec ses associés avec une seule idée en tête : ramener le bateau à Saint-Louis et le faire à nouveau naviguer sur le fleuve Sénégal. Le défi sera surtout administratif et technique… Cela fait 23 ans que le pont Faidherbe ne s’est pas ouvert, en faisant pivoter une de ses parties sur elle-même. Dans cette affaire, personne n’ose se mouiller et prendre le risque que l’ouvrage se bloque dans la manoeuvre, interrompant le trafic routier entre les deux rives ! Les décideurs se renvoient la balle mais l’acharnement finit par payer. Le 16 octobre 2005, le pont s’ouvre sous les yeux de la foule en liesse, laisse passer le bateau… et se referme sans soucis. Le tout en moins de deux heures ! Les politiciens peuvent sortir de leurs cachettes et souffler… Les cailloux stockés dans les poches ne serviront pas à les lapider.
Applaudissements s’il vous plait !
Avant le dîner, nous croisons le vol d’au moins une centaine de dendrocygnes et ne tardons pas à arriver à Rosso, poste frontière entre la Mauritanie et le Sénégal où, grâce au bac, le passage des véhicules est possible. Rita et Gaël ont profité de la matinée pour explorer le bateau, visiter la salle des machines, rendre visite à Bouba et à son perroquet Léon, pour finir tout en haut, au poste de commandement. « Ils
parcourent les coursives en tous sens comme des hamsters en cage » me dit Evelyne. Les charmantes petites bestioles finissent par se
poser, en début d’après-midi, en s’incrustant dans une partie de Trivial Poursuit. Amusant de voir comment, en un clin d’oeil, le jeu des grands devient comme par magie plus débridé !
Puis vient la ville de Richard-Toll, notre destination. Vers 16 heures, la barge nous emmène à quai. Cette fois, Lili est de la traversée ! Lili, qui, contrairement à ce que croient certains passagers, ne fait pas tranquillement la sieste dans sa cabine à chaque fois qu’on ne la voit pas sur l’un ou l’autre pont… Lili, qui doit souvent être sur tous les fronts pour
que tout soit impeccable pour équipage et passagers… Un travail dans l’ombre en quelque sorte !
Un bus prend le relais jusqu’à la CSS, Compagnie Sucrière Sénégalaise. Nous sommes accueillis par un chimiste retraité, un des premiers qui ait travaillé pour la sucrerie. Il s’occupe encore de la formation des jeunes générations et est, paraît-il, « né dans le sucre ».
Actuellement, les champs sont longs de plus de trente kilomètres et appartiennent, comme l’usine, à une compagnie privée, gérée par la famille Murat.
Autrefois, la CAPA, Compagnie Africaine des Produits Alimentaires, installée à Dakar, achetait du sucre roux pour le raffiner en sucre blanc. Puis, des agronomes français firent des essais de culture de coton, d’arachide, d’indigo et de canne à sucre. Pour cette dernière, les terres de Richard-Toll furent déclarées incultes car trop salées. En saison sèche, les eaux de mer remontaient par gravité jusqu’à Podor. Des ingénieurs sénégalais poursuivirent les essais sur de petites surfaces. Tout était là : le soleil, l’eau et la terre… à désaliniser. Dans les années 70, le Sénégal fait appel à des investisseurs pour débuter les travaux. La remontée du sel est provoquée par l’utilisation de gypse puis les terres sont inondées et l’eau salée est drainée vers des bassins.
La mise en culture du « casier », divisé en mille parcelles de 14 à 300 hectares, est ainsi rendue possible. Les baguettes de canne sont couchées sur le sol dans un sillon pour qu’apparaissent racines et pousses au niveau de chaque noeud. Suite au phénomène de thallage, apparaissent ensuite des repousses secondaires tout autour. Il faudra douze mois de culture pour arriver à maturation. En sols argileux, comme le déplacement est difficile sur sol mouillé, l’irrigation pendant onze mois laisse place à une phase de séchage ou sevrage, qui permet aussi une concentration du saccharose dans la canne. Sur ce type de substrat, l’irrigation est faite une fois par jour en inondant les parcelles alors qu’en sols sableux, ils utilisent la technique de goutte à goutte. Suite aux problèmes de maintenance rencontrés avec les machines coupeuses, ils sont revenus aujourd’hui à la coupe manuelle.
A l’usine, la première étape est le broyage. Les bennes des tracteurs sont basculées à la station de déchargement et des  tapis transportent les tiges, nivelées par des hélices, vers la défibreuse, où des marteaux cassent la canne. Deux circuits travaillent sans arrêt. En pressant dans sa main une poignée de ces fibres, notre guide en extrait instantanément le jus sucré.
Les fibres sont envoyées vers cinq moulins installés en série, chacun fait de trois cylindres. Le jus est à chaque étape évacué vers la raffinerie alors que la bagasse, le résidu ligneux, part vers le moulin suivant. Au fur et à mesure, le réglage entre les cylindres est de plus en plus serré. La matière sèche de la bagasse sert de combustible dans une chaudière pour la production de vapeur puis d’électricité. A terme,
ils envisagent même de pouvoir revendre une partie de cette énergie à des sociétés distributrices. La mélasse, elle, est transformée en alcool éthylique.
Le jus, solution d’eau sucrée, est mis à évaporer dans cinq caisses en série pour produire du sirop de canne. L’eau chaude extraite lors de cette opération est envoyée vers la chaudière pour la production de vapeur. Le sirop subit un traitement par précipitation et filtration.
Une deuxième évaporation provoque la cristallisation en pâte, la masse cuite. La centrifugation à 1500 tours/minute permet l’obtention de sucre roux, qui est refondu en sirop, traité chimiquement. Vient le moment d’une deuxième cristallisation en masse cuite raffinée, le sucre blanc.
Nous visitons l’atelier de conditionnement, avec ses quatre chaînes Chambon. Le sucre humide est compacté dans des alvéoles et les morceaux rejoignent la noria montante pour un séchage dans de l’air chaud , ils arrivent dans une partie de la chaîne où la température est maintenue, puis vient le refroidissement dans la noria descendante. Il ne reste plus qu’à empaqueter !
L’usine stocke aussi du sucre en poudre de manière à pouvoir faire fonctionner une partie des installations pendant la saison des pluies, qui est aussi l’occasion d’un entretien général du matériel.
6.000 à 7.000 tonnes de canne traitées par jour produisent 600 à 700 tonnes de sucre. Le travail se fait en campagnes avec pour objectif l’autosuffisance du Sénégal, soit la production de 1.500.000 tonnes de sucre. La production actuelle dépasse difficilement les 950.000 tonnes. La Compagnie Sucrière Sénégalaise emploie 5.200 personnes dont 3.500
saisonniers pour la plantation, l’irrigation et la coupe.
Les parcelles que nous visitons couvrent 15.000 hectares dont 8.500 hectares de canne. Le reste est occupé par les canaux, les drains et les chemins d’accès. Le bus qui nous emmène file à vive allure sur la piste en soulevant des nuages de poussière.
Pour permettre l’accès aux coupeurs, les parcelles sont brûlées le soir, la veille de la récolte. Une manière aussi de faire sortir des animaux, comme les phacochères, qui y seraient cachés. Les coupeurs travaillent de novembre à juin et sont payés à la tâche, avec en plus une prime d’équipe. Ils débutent le travail à 6 heures et 7,5 tonnes attendent chacun d’eux chaque jour.
C’est la quantité qui doit être transformée à l’usine qui détermine, en fonction des rendements, de la maturité et de la taille des parcelles, celles qui seront coupées. On perçoit une très grande organisation entre les différentes étapes, production, coupe, transformation, qui sont intimement liées. Après la coupe, les parcelles sont remises sous eau pendant cinq cycles, où la repousse s’effectue spontanément, avant que n’intervienne une nouvelle plantation.
Derrière les tracteurs, les hérons garde-boeufs se bousculent et je remarque aussi des centaines de bergeronnettes qui parcourent les sillons. Les gardeboeufs sont aussi, lors de la culture, de bons indicateurs de la progression de l’irrigation, car ils recherchent des insectes au niveau de l’eau. Notre guide nous explique enfin pourquoi les tracteurs John Deere sont camouflés de blanc… Le propriétaire de l’usine déteste tout simplement la couleur verte… Un caprice de blanc en quelque sorte !
Autrefois, une ambulance était toujours présente sur le chantier de coupe, en raison de la fréquence des accidents. Problème résolu maintenant grâce à une plus grande expérience et de meilleures protections.
En fin de journée, l’équipage revêt son plus bel uniforme pour le cocktail et le dîner du commandant. Un bateau venu d’un hôtel voisin nous encercle en lançant quelques feux d’artifice mais c’est un bien plus beau spectacle qui s’offre un instant à nous. Le ciel rougeoie sous les flammes des champs de canne à sucre embrasés. Aucun feu de Bengale ne peut l’égaler !
Mardi 27 décembre. Le bateau se réveille tôt… même si certains passagers résistent à ce départ prévu à 8 heures. Tant pis pour eux car ce matin, le lever de soleil était de feu !
La barge nous emmène en un éclair sur les berges et en quelques pas, nous rejoignons la « Folie du Baron Roger », ancienne demeure du premier gouverneur civil du Sénégal de 1822 à 1827. Son nom est resté lié au programme de développement agricole pour lequel il a oeuvré. La bâtisse, aux grandes fenêtres, est aujourd’hui bien délabrée. Près de la toiture, un coucal du Sénégal occupe fièrement un des socles qui accueillaient une statue, depuis bien longtemps disparue. Du haut de la terrasse, on domine les frondaisons des acacias, d’où s’échappent cris et chants d’oiseaux, qu’il est bien difficile d’observer. Celui qui trompette régulièrement est sans doute un barbican de Vieillot, dont le rouge de la tête laisse s’écouler des traînées vers sa poitrine. Le reste de son plumage, brun moucheté de blanc, lui donne un aspect… plutôt mité !
Le parc, qui entoure le château, servait autrefois de jardin d’essai et Richard, Directeur de l’Agriculture, a laissé son nom à la ville. Richard-Toll, le « jardin de Richard »…
Nous nous dirigeons à présent vers le marché où, dans une heure, l’allée centrale encore vide croulera sous les fruits et légumes. Au milieu de la rue, je vois un policier faire des signes et nous invectiver. En me retournant, j’aperçois un membre de notre groupe en train de photographier un bâtiment en construction qui, un jour peut-être, deviendra un petit restaurant.
Comme il semble ne pas entendre, je l’avertis de la réaction du policier. Il ne tarde pas à se faire sermonner, que c’est tout à fait interdit, qu’il faut des autorisations, qu’on ne peut photographier comme cela… et se fait attraper par le bras. Le ton montant un rien, le touriste ne se laissant pas malmener, les menaces de l’emmener à la brigade ne tardent pas à tomber. Heureusement le jeu se calme et nous rejoignons le marché. Un incident qui me rappelle furieusement celui de Dakar…
Des calèches commencent à affluer et ce qui frappe à nouveau, c’est l’élégance et la beauté des tenues portées par les femmes. Les boutiques et étals se succèdent de part et d’autre de la rue et c’est l’heure où les enfants se rassemblent pour aller à l’école. Les tout petits ont sous le bras des tablettes en bois, qui leur serviront d’ardoise, où ils écriront avec des morceaux de charbon de bois.
Quelques grands, d’une dizaine d’années, nous montrent fièrement leurs cahiers à petites lignes, où ils se sont appliqués à copier et décorer une poésie en hommage aux mamans, qu’ils se font une joie de nous réciter.
A ma Mère
Femme noire, femme africaine,
Ô toi ma mère, je pense à toi…
Ô Dâman, ô ma mère, toi qui me portas sur le dos,
Toi qui m’allaitas, toi qui gouvernas mes premiers pas,
Toi qui, la première, m’ouvris les yeux aux prodiges de la terre,
Je pense à toi…
Femme des champs, femme des rivières, femme du grand fleuve
Ô toi ma mère, je pense à toi…
Camara Laye, L’enfant noir
Oublions vite cet arrogant policier pour ne retenir que le sourire de ces enfants !
Deux grands rapaces, aux larges ailes et à la queue courte, survolent le marché. Tête et queue blanches encadrent le ventre et les couvertures rousses prolongées par de longues rémiges sombres. Voici, cette fois, le pygargue vocifère dans son plumage adulte.
Le bateau quitte Richard-Toll vers 10 heures et le soleil commence peu à peu à s’imposer. Côté Mauritanie, les roseaux s’effacent par endroits pour
laisser place à des villages installés en bordure du fleuve. Des petites plages donnent accès à l’eau pour la vaisselle et la lessive et les enfants font de grands signes au passage du bateau, « symbole qu’ils existent ».
A chaque retour, je me plonge dans mes cahiers car j’ai du retard accumulé. Gladys, elle s’empare de ses aquarelles. Les quelques traits dessinés au crayon prennent peu à peu vie sous la couleur. La lumière
fuse et crée des zones d’ombre. Les quais de Saint- Louis retrouvent l’ocre, entre le ciel et l’eau. Je sens l’artiste entrer sereinement dans son oeuvre et se métamorphoser. Magie de la création ! Puis, en un clin d’oeil, les arbres viennent de pousser !
Les rives sénégalaises réservent quelques surprises à qui sait les guetter. Comme cette petite mosquée flanquée de deux tours dont l’une est inachevée. Un lieu de culte pour un minuscule village, qui ne comporte que quelques maisons. Les roselières laissent s’échapper les cris de milliers d’oiseaux, qui filent parfois avant de s’abattre à nouveau.
Vers 13 heures, nous quittons le bateau à l’ancre, face à Dagana, pour un repas pris à l’ombre des manguiers.
Nattes et coussins nous accueillent par groupes de huit, avec au centre un grand plat rond de « Tiebou dien ». Du poisson, du riz, des courges, du chou, des piments, du citron vert… A vos cuillères, puisez ! Il n’y a plus qu’à enchaîner avec de la pastèque à la menthe ciselée et un verre de thé !
Quelques vendeurs de bijoux et de sculptures se sont installés près de notre restaurant improvisé. Chaque semaine, ils ont rendez-vous avec les passagers du « Bou ». Un homme me vante balafon, couverts et sculptures d’animaux. Il me montre un couple de visages sculptés de profil, objets liés au mariage, l’un étant apporté par le marié, l’autre par la famille de son épouse. Une femme me propose des bijoux et offre un collier à Gaël… je lui promets de revenir la voir. Puis une autre, ensuite une toute jeune fille et une lycéenne très réservée, qui aborde peu les touristes. Vient enfin son père et encore bien d’autres stands.
Je reviens à la première et nous lions connaissance. Ses colliers mélangent petites perles, breloques en terre cuite et grosses perles de verre. Il y a de jolies choses… J’apprends qu’elle a trois enfants, deux garçons et une fille, son mari est cultivateur et elle n’a pas de travail. J’ai repéré un joli collier et elle finit par m’en proposer un deuxième. Le prix m’est chuchoté à l’oreille… car « c’est un secret entre nous ». On discute un peu mais je coupe court en lui proposant une somme parce que j’ai surtout envie de l’aider. Je ne souhaite pas marchander longuement. Je la sens émue, même si cela fait sans doute aussi partie d’un jeu bien rôdé, et vois ses yeux se mouiller. Sa voisine me présente son mari, l’un des musiciens, qui a accompagné notre dîner… et je lui acquiers trois colliers de plus. Cette région est peu visitée par les touristes et bien rares sont les clients, excepté ceux du bateau.
Le groupe traverse le fleuve pour remonter à bord.
Je passe une heure à bavarder avec Sophie, française installée à Dakar. Elle est institutrice dans une école maternelle privée et Hervé, son mari, travaille pour un groupe cimentier.
Elle m’explique à quel point son travail est parfois difficile avec ces enfants favorisés. Ils voient peu leurs parents, sont élevés par des nounous, qui par la force des choses leur passent tout, et l’argent semble leur donner tous les droits. Les enfants de Sophie, Sarah- Lou et surtout Léo, qui est adolescent, sont aussi confrontés à ce souci avec leurs camarades de classe. Mais le contrat d’Hervé prendra fin dans deux ans et le retour suscite une certaine appréhension. Sophie s’est bien adaptée à la vie à Dakar et y trouve beaucoup d’avantages : logement et frais d’école pris en charge par la société d’Hervé, une bonne à la maison pour l’aider… L’ambiance en France lui semble de plus en plus difficile à supporter…
Je lui parle de mon boulot, du village, de la petite école de Gaël et de tous ses projets…
Chouette échange, qui fait la richesse de ce bateau cosmopolite. Français, Belges, Allemands, Polonais, Espagnols, Italiens, Canadiens… Français installé au Québec… Canadiens, Anglaise et Français « expat » à Dakar… Quel brassage !
Vers 16 heures, nous traversons le fleuve en ligne droite pour rejoindre le fort de Dagana, créé pour la protection du commerce sans cesse menacé par les riverains. Un fort tout nouvellement restauré et en cours d’aménagement hôtelier.
Nos vendeuses de bijoux sont déjà sur place et viennent nous saluer. Je fais quelques photos de Seynabou, celle avec qui je me suis liée d’amitié. La petite adolescente effacée, au T-shirt rose fluo, semble dépitée car elle n’a rien vendu. Je l’encourage un peu à aller voir les autres passagers. Une partie de baby-foot rassemble soudain de manière improvisée quelques enfants sénégalais, heureux d’affronter l’Italie et la France. Faute de petite balle, celle-ci a été remplacée par un bouchon.
Nous traversons le village et ses boutiques en évitant l’une ou l’autre calèche et arrivons à l’école mixte élémentaire Amadou Basse Sall, qui était autrefois celle des filles. Nous sommes accueillis par le directeur, qui habite sur place et est donc présent même pendant les vacances de Noël. Elle accueille 368 élèves de six à quatorze ans et comporte douze classes pour six niveaux. Les garçons sont un peu plus nombreux que les filles, bien que leur scolarisation ne soit pas un réel problème ici.
L’école est gratuite avec comme mots d’ordre, ACCES – MAINTIEN et QUALITE, et comme objectif la scolarisation universelle pour 2015. L’état prend en charge le salaire des enseignants fonctionnaires et l’achat des manuels mais le matériel scolaire reste aux frais des parents, ce qui constitue un obstacle !
La première année, cours d’initiation, vise à jeter les bases en français, qui est la langue de travail, seule possibilité pour assurer l’harmonisation. Trois étapes au programme : répéter – mémoriser – restituer ou acquisition – consolidation – exploitation. Les enfants ont trois séances de langage par jour et apprennent par des mises en situation. Ils reçoivent aussi une formation en « bonnes habitudes » : saluer, demander la permission, remercier, apprendre la solidarité et le civisme. Bien sûr, les mathématiques ne sont pas oubliées.
Après six années, en fin de CM2, ils passent le CFEE, Certificat de Fin d’Etudes Elémentaires. Un concours national permet ensuite à certains d’être reçus en sixième. Les mêmes épreuves sont présentées en même temps partout dans le pays.
Dans cette école de Dagana, les élèves sont moins de trente par classe et ont 29 heures de cours par semaine. Ailleurs, quand les élèves sont très nombreux, ils vont à l’école en alternance et n’ont plus que 20 heures de cours. Cet établissement connaît, ces dernières années, un taux très élevé de succès : 97 à 98 % au certificat et ensuite 100% de réussite au concours. Le directeur souligne l’importance de l’aide reçue de Jean-Jacques Bancal et des passagers du bateau pour fournir du matériel aux élèves et contribuer ainsi à leur départ dans la vie.
Pendant cette présentation de l’école, un membre du groupe, qui s’était tenu jusque-là en retrait, a la mauvaise idée d’intégrer le cercle, que nous formons, en portant une chèvre dans ses bras et en faisant mine de la déposer sur les genoux d’une dame. Pour avoir interrompu l’exposé du directeur par un intermède déplacé et pour ce manque de respect
des « bonnes habitudes », il est à deux doigts de connaître la punition. Le directeur, qui ne cache pas son mécontentement mais garde son calme, aurait bien mérité notre soutien par quelques applaudissements. Je ne sais qui, du passager ou de la biquette, semble le plus vexé…
Nous quittons l’école après quelques dons et retrouvons nos vendeuses de bijoux, dont la jeune fille en rose. Cinq frères et soeurs, une maman à la maison et un père qui a des problèmes de vue… Elle ne peut profiter des haltes du bateau que pendant les vacances scolaires car elle a réussi le concours et va au lycée. Je lui offre un peu d’aide, sans rien lui acheter, en espérant qu’elle va bien l’utiliser. Je sais que pendant la balade, elle a offert un collier à Gaël. Il leur arrive souvent de faire un petit cadeau tout simple, collier ou bracelet… espérant de nous un retour sans tarder.
Nous visitons ensuite l’atelier de teinturerie Walo Batik. L’artiste a fréquenté l’Ecole des Arts pendant quatre ans et obtenu son brevet d’artiste peintre puis est revenu au village, faute de moyens. Et c’est là qu’il développe son atelier, après en avoir longuement parlé avec Ansou, notre guide. Les motifs, symbolisant des cornes de zébu, le masque de la chouette, des calebasses, la lumière…, sont dessinés à la cire d’abeille chaude. A ces endroits, la couleur ne pourra imprégner le tissu. Les teintures naturelles sont à base de chlorophylle d’acacia, d’écorces, de graines de teck…
L’artiste nous présente de grands rectangles de tissus et des écharpes de toutes couleurs.
Chez lui, les prix sont fixes, inutile de discuter. Les grands morceaux colorés pendent sur des fils et égaient les murs, qui entourent la cour de son atelier. Rouge, bleu, vert, ocre, sable… Je surprends le peintre en train d’offrir à Gaël le collier qu’il portait autour du cou.
« I love Africa ». Je propose à Gaël de lui offrir en échange le sien, en guise d’amitié.
Au milieu du fleuve, dans le soleil couchant, le bateau semble s’être embrasé. La lumière chaude inonde les maisons jaunes et les visages sur le quai. Au départ de la barge, les enfants font de grands signes. Les touristes, peu nombreux, sont les bienvenus dans cette contrée.
Anta, la masseuse, attend notre retour à bord. J’aime son allure de femme moderne, un peu garçon manqué au milieu de cet équipage masculin, et son rire franc. C’est agréable de plaisanter avec elle. Je lui raconte l’épisode de l’incident à l’école. Elle a du mal à me croire mais éclate de rire quand je lui assure que c’est bien vrai !
Mercredi 28 décembre. Le soleil se lève humblement, sans aucune effusion particulière. A Dagana, les chevaux se baignent dans le fleuve et on entend les chants des oiseaux exploser. Le matin, c’est sans doute Léon, le perroquet, qui s’éveille le premier, poussant des cris dès le début de la journée. Il faudra qu’on l’invite au petit déjeuner car les enfants n’ont pas toujours le réveil enjoué ! A 4h40 déjà, l’appel à la prière se faisait entendre…Heure choisie par Rémy pour répondre un autre appel… celui des mots, qu’il ne faut surtout pas laisser filer. Il a écrit un poème bien avant l’heure du petit déjeuner. A présent, debout tout le monde, il faut être prêts pour 8 heures !
La barge sillonne le fleuve avant de nous déposer. Un petit sentier traverse une forêt d’acacias, où quelques zones ouvertes accueillent des champs de courges et quelques palmiers. A quelques mètres de hauteur, la fourche d’un arbre accueille un énorme nid fait de branchages. Ansou nous dit que c’est celui d’une ombrette. Louise me montre dans son livre cet oiseau entièrement brun, qui y est représenté comme un curieux hybride au corps de héron et à la large tête de canard. Avec Louise, je bavarde souvent « oiseaux ».
Londonienne d’origine, elle est installée à Dakar depuis quelques années et travaille pour une ONG. Elle voyage énormément et l’Afrique a réveillé sa passion pour les oiseaux, une passion qui, en Angleterre, s’était un peu assoupie. Dans son guide, elle note méthodiquement auprès de chaque espèce le lieu et la date de la première rencontre. Face à cette avifaune dont je ne connais rien, elle va beaucoup m’aider. Dans le feuillage, un calao joue à se cacher. Le peu que j’en aperçois me fait penser à un petit calao à bec rouge.
Le passage de quelques charrettes, mais aussi de notre groupe, soulève des nuages de poussière et les premiers troupeaux de chèvres et de moutons commencent à défiler. Nous arrivons au village saisonnier Peul, de Goumel. Les cabanes ont une armature voûtée faite de branches recouvertes de bottes de paille tissées en rouleaux. Ce peuple,
à la peau plus claire, est venu d’Ethiopie, il y a de cela bien longtemps. Les femmes portent souvent un tatouage bleu sur la lèvre inférieure.
Nous retrouvons aussi Seynabou et nos petites vendeuses de colliers, pour qui c’est la dernière occasion de nous rencontrer. Il faudra ensuite qu’elles attendent le passage du prochain bateau.
Nous sommes accueillis avec un verre de thé par un membre de la famille du chef, la famille Dialo, pour qui c’est la troisième génération de
chefferie. Il nous souhaite la bienvenue et nous remercie de venir découvrir leur vie sur place… et donc bien mieux que dans les livres ! Le
village vit de l’élevage et de l’agriculture mais, lui aussi, nous confie que l’aide humanitaire est essentielle pour eux.
Le début de la matinée est consacré à la traite.
Brebis et chèvres sont rassemblés dans un enclos circulaire fait d’un amas de branchages épineux d’acacia et les animaux sont traits à la main par les femmes. Le lait est stocké dans de grands plats en bois. Au village, il y a aussi quelques chevaux et des zébus aux longues cornes
pointues.
Les petits aiment se regrouper pour se faire photographier et ensuite voir leur portrait sur l’écran des appareils photo. Ils fabriquent et
vendent de petites statuettes en terre dont certaines sont vraiment jolies, avec leurs lignes épurées : zébus, béliers, phacochères, chevaux
montés par un cavalier. Les femmes proposent des saladiers en bois et de grandes cuillères taillées dans des calebasses. Elles nous présentent aussi, sur des plateaux en métal, des nids de tisserins.
Nous sommes invités à entrer dans les maisons.
Une natte et un couchage surmonté d’un voile moustiquaire… Une étagère sur toute la longueur de l’habitation pour accueillir le matériel pour la cuisine et la vaisselle… et enfin des valises tout à fait modernes, qui contiennent sans doute les vêtements. Les petits ont des visées sur mon porte-mine et je demande qu’on leur explique que je n’en ai pas d’autre ici et ne peut donc le leur donner.
Au sol, quelques « pies » toutes noires cherchent à manger. J’apprends par Louise qu’il s’agit du piapiac africain puis, elle me signale, sur le tronc d’un arbre, une sorte de huppe… à la tête dépourvue de huppe.
Un oiseau tout noir, aux reflets métallisés, avec deux barres blanches dans les ailes et une longue queue noire, elle aussi, ponctuée de traits blancs sur les côtés. Je remarque ses courtes pattes rouges et sa grande taille, une quarantaine de centimètres, qui faciliteront le choix entre les deux espèces possibles. Il s’agit de l’irrisor moqueur. Elle me montre aussi le merle métallique à longue queue.
Sur le chemin du retour, Léo, le fils de Sophie, offre à Gaël un petit zébu en terre qu’il vient d’acheter. Sophie, elle, a acquis de jolies statuettes aux lignes simples mais finement décorées. Je bavarde un peu avec Seynabou, qui m’offre, pour Gaël, un collier avec une tête de zébu. Je la remercie et lui propose de le garder pour le vendre à d’autres touristes de passage. Mais elle insiste et me laisse ses coordonnées pour lui envoyer quelques photos. Je lui fais mes adieux et nous embarquons à bord de la barge.
Le bateau reprend sa course vers 10h30 et chaque rencontre avec des villages sénégalais ou mauritaniens est saluée par des cris et des grands signes de la main.
Mais faisons entrer Christian dans l’histoire… Les enfants l’ont surnommé « le Père Noël ». Français d’origine, il dirige le service « info » de la télévision québécoise. Il livre fièrement, aux passionnés de nature, un rébus à l’heure du dîner : « Mon premier a des plumes mais n’a pas de poils. Mon deuxième a des poils mais n’a pas de plumes. Mon troisième a des plumes mais n’a pas de poils. Mon quatrième a des poils mais n’a pas de plumes. Mon tout est une fleur». Bon, je vous laisse chercher…
Avec comme indice une première lette qui est un « G », nous, on a trouvé ! A peine le repas de midi terminé, l’équipage prépare le matériel pour le méchoui du soir. La barge est chargée : vaisselle, tables, tréteaux… sans oublier les deux moutons, dont j’aperçois les pattes dépasser.
Vers 16 heures, nous nous enfonçons dans un bras du fleuve pour aller visiter un village Toucouleur. A l’entrée, une ancêtre est assise devant la case à palabres. Les maisons sont faites de briques de terre séchée ou de boules constituées d’un mélange de terre, d’eau, de paille et de bouse de vache, l’empilement de ces boules étant ensuite taillé au sabre
pour avoir des murs réguliers. Une charpente d’acacia ou d’eucalyptus soutient la toiture faite d’une épaisse couche de végétaux. Bien entretenues, elles peuvent durer jusqu’à cent ans. Elles sont de forme carrée, prolongées d’un auvent que notre guide appelle « véranda », et disposées de manière à pouvoir surveiller la porte de son voisin quand il est absent.
360 personnes vivent dans ce village, où les habitants ont la peau plus sombre mais parlent le même langage que les Peuls. Ils vivent de la pêche partagée entre tous, de culture du riz et de légumes et d’élevage. Ils ont d’ailleurs bien protégé les jeunes manguiers plantés, pour qu’ils ne soient pas grignotés par les chèvres. Dans les arbres, j’aperçois quelques oiseaux, qui pourraient bien être des merles métalliques.
Le grand frère du chef, âgé de 83 ans, nous souhaite la bienvenue. Il est heureux que nous venions jusqu’à eux au lieu de rester dans les grands hôtels. Le meilleur moyen de faire connaissance avec quelqu’un, nous dit-il, est d’entrer dans sa maison. C’est aussi, pour eux, l’occasion de découvrir qui nous sommes et de sceller l’amitié entre les nations. Il souligne, à son tour, l’importance de l’aide reçue. Si les enfants nous suivent et nous prennent par la main, c’est le signe que nous sommes les bienvenus, faute de quoi leurs parents leur auraient demandé de rester à l’écart. Et bien vite, toutes les femmes toubab se retrouvent avec deux ou trois enfants qui leur prennent la main.
Un tracteur Massey Ferguson semble paresser depuis bien longtemps. Roue arrière crevée, il s’entasse dans le sable lentement. Nous sommes accueillis à l’école, où, au tableau, quelques lignes rappellent les bonnes
habitudes avant et pendant le repas. « Avant de manger, Maman te demande quatre petites choses.
Lave-toi toujours les mains avec du savon. Tiens le bol avec ton pouce. Mâche bien les aliments. Evite de parloter, de tousser ou d’éternuer. »
Sous un auvent, une femme tresse patiemment les cheveux d’une fillette. D’autres pilent le mil, s’amusant pour nous faire plaisir à lancer haut le pilon et à le rattraper, et préparent déjà les foyers pour la cuisson du repas. Un villageois nous montre la grosse tortue qu’il abrite dans sa maison. L’animal, attaché par une patte au piquet, tente en vain de se dégager.
Les enfants du bateau s’amusent à courir et à essayer de toucher le drapeau du Sénégal en sautant. Ceux du village les regardent puis se mettent à les imiter. Peutêtre n’y avaient-ils jamais pensé ?
Nous rejoignons les champs de riz irrigués. C’est là que les hommes sont tous rassemblés pour travailler. A l’aide d’une grande coupelle, une femme trie les grains en les laissant tomber de haut sur une bâche, tout en veillant à ce que la paille puisse s’envoler plus loin. Un travail à sans cesse recommencer. Les charrettes défilent, transportant paille ou sacs de riz. Sur les camionnettes déjà bien chargées, on entasse encore, au-dessus de la cargaison, quelques passagers. Le vent souffle depuis ce matin et soulève la poussière. C’est le « vent de sable », l’Harmattan.
Vers 20 heures, la barge glisse dans le noir sous un ciel magnifiquement étoilé. Les deux moutons terminent leur lente cuisson. Deux grandes tablées, illuminées par des lampes tempêtes, ont été dressées. Le repas commence par des boulettes de poisson puis, le ventre des moutons est ouvert pour récupérer la précieuse semoule qu’il a abritée.
Les enfants Toucouleur nous rejoignent progressivement et le djembé commence à donner le rythme. Les fillettes se lancent tout à tour dans des danses endiablées où, deux par deux, elles semblent s’affronter. Elles rivalisent de vitesse et de dextérité.
Retour à bord… le ciel s’est voilé !
Jeudi 29 décembre. Les passagers se laissent vivre au rythme du bateau, qui n’arrivera à Podor que vers 13 heures. Une belle occasion d’explorer tous ses ponts… avant qu’il ne soit trop tard ! Tout en haut, c’est le domaine de Sarkoba, qui, dès qu’il le peut, crie haut et fort sa devise : « Le bar est ouvert ! ». Des ardoises proposent des cocktails aux noms exotiques : Margarita, Piña Colada, Bel Africa, Bassari, Mojito…
Les fauteuils en osier tendent leurs bras vers le fleuve.
Tabourets et canapés en fer forgé s’ornent de confortables coussins lie de vin. Au même niveau, le solarium invite à la paresse, que ce soit dans un hamac ou un transat. La grosse cheminée rouge, lettrée au nom de la « Compagnie du fleuve », toussote avec régularité…
Tout juste en dessous, les cabines portent toutes des noms de poissons : requin, marlin bleu, mérou, espadon, barracuda, thiof… et bonite, celle que nous occupons. Pour la photo, le bateau présente des volumes intéressants séparés par des passerelles et des escaliers. Depuis le
poste de commandement, parmi les instruments cuivrés, le barreur dirige la lente progression du bateau sous l’oeil attentif du commandant.
Un étage plus bas, un petit salon ombragé par une toile accueille joueurs de Trivial Poursuit ou de dés. Autour de la table, Christian, Hervé,
Rémy et Gaël… l’ambiance est animée ! Gladys démarre une nouvelle aquarelle pendant que Dominique, la cousine de Sophie, saisit aux crayons aquarelles les couleurs de la côte mauritanienne. Sur les murs, des reproductions de vieilles cartes postales témoignent du transport fluvial dans le passé. A cet étage, les cabines prennent des noms de mammifères : éléphant, phacochère, caïman, buffle, gazelle, zébu, guépard… Sont-elles attribuées selon le tempérament du passager ? En souriant, je suggère à Lili que certaines soient redistribuées après quelques jours de voyage… à l’un ou l’autre grincheux clairement identifié!
Encore plus bas, Léon, le perroquet du Gabon, prend son petit déjeuner à côté du restaurant. Au bar, le serveur a fini de préparer oeufs brouillés et crêpes pour les lève-tard. Les joueurs de cartes se sont regroupés dans le coin salon bibliothèque et quelques passagers, sentant la fin du voyage, s’échangent leurs coordonnées et laissent quelques lignes ou dessins dans le livre d’or.
Deux tableaux annoncent à la craie programme et menu du jour. Sur le mur du fond, le portrait de Bou el Mogdad veille sur la salle. Certains sont même prêts à croire et raconter que son fantôme hante les coursives du bateau !
Enfin, dans la calle, accessible par un escalier métallique en colimaçon, se trouvent la salle de massage d’Anta et la petite boutique de Bouba.
Ce matin, Lili le remplace… Livres, cartes postales, vêtements en batik et sarouels, artisanat du commerce équitable…
Les rives mauritanienne et sénégalaise sont ici plus proches et le bateau corne régulièrement pour saluer les villageois. Un membre d’équipage lance à l’eau quelques bidons remplis d’essence.
Les habitants de son village viendront les récupérer. En voyant l’activité qui règne au bord du fleuve, on comprend sans peine à quel point cette proximité est un atout et doit rythmer leur vie.
Vers 13 heures, le bateau accoste au quai de Podor, qui aligne ses maisons ocre, terre de Sienne ou jaune sable, habillées de volets bleus.
La cloche peut sonner l’heure du dîner. Et quel dîner ! Les serveurs apportent fièrement un poisson farci à la Saint-Louisienne. Le poisson, après avoir été vidé en conservant seulement la tête et la peau, est farci de sa chair hachée mélangée à de la mie de pain et des aromates, puis cuit au four sous une couverture de petits légumes. Effet de surprise assuré !
Il est temps à présent de descendre à quai. Dans la cour de l’Auberge du Tékrour, dans un arbre à ’écorce torturée, deux merles nous surveillent
de leur regard rouge en faisant des commentaires grinçants. Longtemps, Podor est resté le seul comptoir en amont de Saint-Louis pour le commerce de la gomme arabique séchée.
L’activité battait son plein mais les bateaux ne pouvaient remonter plus haut. Ce n’est qu’après le départ des Anglais que les comptoirs ont pu se
développer jusqu’au Mali et au Soudan français.
Les entrepôts occupaient, face au fleuve, le rezde- chaussée et laissaient aux habitations le premier. Très étonnamment, briques et tuiles étaient acheminées depuis Marseille pour leur construction.
Nous visitons aussi le fort, qui a fait un allerretour entre les mains des Français et des Anglais. Au départ définitif des Français, il devient camp d’entraînement pour les tirailleurs sénégalais, puis gendarmerie, avant d’être abandonné. Il doit son sauvetage, en 2005, à trois passionnés, qui se sont battus pendant dix ans auprès des administrations. L’un d’eux nous accueille et nous invite à découvrir une exposition de ses photos. La restauration a été possible grâce à la Coopération française et aux Compagnons du Devoir mais l’aménagement intérieur n’a pas été finalisé et le bâtiment n’a pas encore reçu d’affectation.
Balade dans les rues commerçantes, où les enfants du groupe s’immiscent parfois dans les jeux du quartier, que ce soit le foot… ou le baby-foot ! Dominique nous fait découvrir les marchandises typiques telles la gomme arabique, l’encens, le beurre de karité et une
poudre bleue utilisée pour blanchir le linge. Au coeur du marché, on se presse à la fontaine pour remplir ses bidons d’eau.
Pour cette dernière soirée sur le bateau, Lili a invité des musiciens à bord, joueurs de guitare et de djembé. La douce musique berce mon repos mais ne suffira pas à apaiser mon estomac qui tourne depuis la mi-journée. La fièvre se déclare et je zappe le dernier souper.
La nuit est chaotique malgré le cocktail de remèdes avalés. Une gastro en Afrique, c’est plutôt de bon ton, non ?
Vendredi 30 décembre. Ne me voyant pas au petit déjeuner, Gladys vient aux nouvelles et me propose de l’aide pour terminer à boucler mes bagages. Après une nuit sans beaucoup de sommeil, je n’en mène pas large et j’en suis touchée. Le bus nous attend sur le quai pour 8 heures. Nous faisons nos adieux à Anta, qui est si chaleureuse avec les petits… mais aussi les grands.
Anta, c’est un sourire radieux et un rire franc. Un prénom que l’on s’amuse à faire résonner en un coup de vent : An-taaa… Oui, elle nous manquera ! Dans une dernière boutade, je lui propose de me ramener Gaël de Podor à Saint-Louis, avec le bateau, qui va maintenant débuter sa croisière dans l’autre sens, en redescendant le fleuve. Elle l’aurait bien gardé plus longtemps…
La route, qui nous emmène, est tout d’abord chaotique à la sortie de Podor mais elle ne tarde pas à se faire meilleure. Elle traverse des savanes aux arbres rabougris, avec des villages régulièrement espacés. On y croise beaucoup de chèvres et de moutons, des zébus par petits groupes, quelques beaux ânes gris, à la Croix de Saint-André et l’une ou l’autre volaille. Les animaux paissent en liberté ou dans des enclos faits d’amas de branches épineuses, de branchages plantés verticalement plus ou moins tressés ou de traditionnels barbelés.
Pendant le trajet, les merles métalliques se montrent par dizaines et j’en aperçois un à longue queue. Il y a aussi, un peu partout, des Colombidés. Et puis petits calaos à bec rouge, guêpiers, vanneaux éperonnés, bergeronnettes, huppe fasciée, martinets des palmes à la longue queue doublement effilée et traquets, dont je peux distinguer en vol le croupion blanc. Une ombrette est posée sur un fil électrique… Vraiment une curieuse bestiole que ce héron brun à la tête de canard !
Les maisons de terre, au joli toit de chaume pointu, laissent de plus en plus la place à celles de briques encerclées de hauts murs. Les mosquées se révèlent toutes petites, composées d’une case toute simple, ou majestueuses et complètement disproportionnées par rapport à la taille des villages. Les arbustes se font de plus en plus rares dans la savane traversée. Au milieu de tout ce sable, de cette terre, quelques branches rabougries se sont couvertes de fleurs roses comme pour affirmer leur originalité.
Nous traversons le marché de Richard-Toll, puis les champs de canne à sucre, où les canaux d’irrigation rassemblent les hirondelles. Dans ce secteur, beaucoup de routes sont en cours d’aménagement. Le bus circule sur des tronçons de piste en terre, où il n’est pas toujours facile de se croiser. Après les bosses, mon ventre, toujours douloureux, retrouve l’asphalte avec bonheur.
Puis vient le désert, peuplé de quelques maisons, aux pans fait de canne à sucre, noyées dans la poussière. L’horizon se perd dans le vent de sable et soudain, il n’y a plus aucune visibilité. A la pause, les ouvriers du chantier routier se tiennent accroupis à l’abri de quelques bornes en béton. Ensuite, place à des champs, quelques jardins et une savane plus arborée.
Les bâtiments modernes de l’Université Gaston Bergé se dressent fièrement. Saint-Louis n’est plus bien loin. J’aperçois cinq corbeaux pies pendant que nous traversons les faubourgs de la ville, avec quelques grosses villas et des quartiers animés. Après 4h30 de
trajet, Gaël sort de sa poche deux mignonnettes en chocolat noir un peu fondu. Un cadeau d’Anta au moment du départ… Quand une Sénégalaise offre du Côte d’or à un petit Belge !
J’arrive avec plaisir à la Résidence, où le gentil concierge, notre ami, me dit qu’il va se charger de mes valises, dont il se souvient parfaitement… sans doute à leur poids, pour les avoir déjà portées ! Madeleine, la Duchesse, et Babacar nous accueillent à bras ouverts.
Après une semaine et tant d’autres clients, ils n’ont cependant pas oublié nos prénoms. Madeleine règne avec sourire et élégance sur la salle du restaurant.
Cheveux tirés en queue de cheval, elle est magnifique dans sa robe légère, de voile vert foncé, brodée de perles et qui laisse apercevoir une jupe à l’orange éclatant. Babacar, « petit frère » de Sarkoba et les autres garçons n’ont rien à lui envier, en gilet jaune sur un sarouel terre de Sienne. Pour ce premier repas après une diète forcée, Madeleine me sert un tajine de poulet aux fruits, en veillant à ce que semoule et sauce soient servis séparés.
Après un peu de repos, nous retrouvons les quartiers calmes de la ville, où il fait bon se promener. Nous y croisons Gladys, qui, jusque 18 heures, a un peu de temps à tuer et allons saluer notre ami le boutiquier, celui à qui j’avais acheté un petit tableau de sable, une semaine plus tôt. Comme il souhaitait un petit souvenir de la Belgique, je lui avais laissé, un peu par dérision, deux gaufres de Liège, ville avec laquelle Saint-Louis est jumelée. Il me dit que sa famille a apprécié. J’avais été surprise qu’il soit au courant des événements tragiques, qui se sont déroulés sur la Place Saint-Lambert une semaine avant notre départ. Il n’est d’ailleurs pas le seul à nous en avoir parlé.
Nous passons le pont vers la Langue de Barbarie, îlot de terre coincé entre le fleuve et l’océan. De grandes pirogues, très joliment décorées, bordent ce quartier des pêcheurs, qui grouille de vie aussi bien dans les ruelles que sur la plage. Calèches, commerçants, chèvres, chiens, enfants jouant au ballon, pêcheurs, hommes faisant leurs ablutions, en versant l’eau à l’aide d’une bouilloire, ou en prière à la mosquée… Une fourmilière indescriptible, où le toubab se fait beaucoup plus rare que de l’autre côté. Les enfants, un peu frondeurs, se plaisent parfois à nous asticoter. Nous quittons la Langue de Barbarie pour retrouver le calme de l’autre île.
Près de l’hôtel, un jeune garçon m’aborde en me disant : « Tu me reconnais ? ». Je lui réponds que non, connaissant une de ces stratégies du coin pour entamer le dialogue. Mais lui m’a vraiment reconnue. « La pièce de deux euros ! ». Ça y est ! Le gamin qui voulait me vendre un camion en fer blanc au pied du bateau et à qui j’avais laissé une pièce de deux euros, tout juste troquée avec un autre petit. Je lui demande si Noël s’est bien passé. Il me remercie encore, sans plus rien me demander. Je suis contente de l’avoir retrouvé !
L’hôtel résonne de la musique du balafon, de la kora, de la flûte et du djembé. Gaël croit tout d’abord à un CD mais c’est un groupe qui vient animer deux soirées. Nous en profitons pour prendre un verre dans le patio et les écouter. Et je leur achète un disque, mêlant trompette et kora… Ce n’est qu’au retour, en l’écoutant, que je comprendrai… Ce virtuose de la kora, digne descendant de griots, c’est Ablaye Cissoko, celui par qui ce voyage a commencé. Et cet air, « Sira », que j’ai reconnu sans peine, c’est cette chanson qui parle du fleuve, de la mer et des oiseaux… Ce sont ces quelques douces notes interprétées sur le pont avant d’un bateau. Je regrette de ne pas l’avoir compris plus tôt…
Après le souper, nous faisons nos adieux à Madeleine et Babacar… puis vient l’heure du coucher !
Samedi 31 décembre. Le réceptionniste de l’hôtel se tracasse de ne pas voir notre navette arriver. Après quelques coups de fil, une voiture ne tarde cependant pas à venir nous chercher. Nous saluons le concierge et lui souhaitons la bonne année. Nous quittons Saint Louis dans une lumière argentée, où pélicans et aigrettes des récifs sont déjà en train de se baigner…
Anne
21 – 31 décembre 2011
(A suivre…)
 
"Les eaux glauques du fleuve Sénégal
Tourbillonnent sous le Bou el Mogdad
Les tourbillons opaques des profondeurs palpables
Recèlent bien des mystères à nos yeux de toubabs
Rythmées par les fortins qui sont autant d’escales
Les eaux boueuses s’étirent dans une douce langueur
Les garnisons perdues des guerres coloniales
Ne sont plus que des haltes aux noms évocateurs
A Rosso, Richard-Toll, Dagana ou Podor
Le commerce florissant de la gomme arabique
A été remplacé sur cette route aux trésors
Par la modernité et les chants islamiques
Le vieux rafiot batave tel le Karaboudjan
Semblant tout droit sorti d’une bande dessinée
Revient pour ses vieux jours sur sa route d’antan
Mais rempli maintenant de touristes fortunés
On voudrait s’enfoncer jusqu’au coeur de l’Afrique
Aller toujours plus loin jouer aux explorateurs
Sentir le grand frisson de l’Aventure Unique
Et s’en aller se perdre chez le peuple Toucouleur
Allons donc quelle idée, l’aventure est ici
Dans chaque repli du fleuve, dans chaque coin du bateau
Regarder s’écouler la lenteur infinie
Du courant qui descend rejoindre la grande eau
Sous l’oeil bienveillant du fantôme vénérable
On laisse passer le temps, notre plus grand trésor
Et puis on s’en retourne bien loin vers le Grand Nord
Riches dans nos mémoires d’un bien inestimable
En gardant dans nos coeurs sa présence palpable"
Rémy Cense, 28/12/2011