14/03/2018

SALY: RÊVES ET CAUCHEMARS

L’attrait de Saly, la station touristique balnéaire du Sénégal. Entre illusions et désillusions,du rêve au cauchemar

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Si le rêve américain a longtemps nourri l’espoir, le rêve de retrouver un monde meilleur fait de gloire et de fortune à Saly-Portudal meuble aussi le sommeil de beaucoup de jeunes sénégalais. Hommes et femmes, d’origines diverses et variées convergent vers Saly avec des motivations communes : réussir.
Présomptueux et avides de gloire, certains ont les yeux rivés vers l’Europe, Saly n’est qu’un tremplin pour trouver l’âme sœur venue en touriste et se faisant, avoir le sésame pour voyager loin, aussi loin que la galère au Sénégal ne sera qu’un mauvais souvenir lointain.
D’autres, étudiants cartouchards, élèves recalés viennent à Saly faire valoir leur niveau en langues étrangères auprès des touristes comme guides. Pêle-mêle, femmes rurales à la recherche de travail de bonne dans les résidences, de jeunes désœuvrés sans qualification, lorgnant un emploi de gardien, de jeunes filles, prostituées déclarées ou call-girls sous le couvert de travailleuses dans les hôtels et réceptifs touristiques ; voilà le melting-pot explosif de Saly.
Une communauté cosmopolite matinée à la présence de touristes et résidents étrangers jouisseurs et fêtards. Un cocktail détonnant pour des scènes torrides de vie nocturne où prostituées, gigolos, touristes à la recherche de sensations fortes sont les principaux acteurs.
Des rencontres, des destins se font et défont ; des tragédies se jouent. C’est le prix à payer pour atteindre l’objectif initial, décrocher l’oiseau rare, le touriste riche et fortuné prêt à toutes les largesses. L’homme providentiel qui changera durablement la trajectoire de votre vie et fera de vous un ou une nantie.
Beaucoup d’appelés, peu d’élus.
Si certains ont pu, par force de pugnacité, de sacrifices et artifices atteindre leurs objectifs : voyager ou considérablement changer le niveau de leur vie en épousant ou en vivant en concubinage avec un ou une riche touriste ; d’autres, la grande majorité, se cherchent et cherchent toujours malgré les échecs répétés, un environnement de plus en plus hostile, difficile et concurrentiel. L’espoir fait nourrir l’homme mais nombreux sont parmi les chasseurs de « gloire et fortune », ces candidats au voyage en « pays de cocagne » qui perdent leurs illusions et finissent en rupture de ban de la société dans l’alcoolisme, la drogue ou s’embourbent à Saly sans espoir d’un retour triomphal au bercail faute de succès dans leurs aventures.
Rendant la station balnéaire de la petite côte de plus en plus insécure.
Rêves de gloire et déception : témoignages
Candidats au voyage en Europe assimilée au » pays de Cocagne »
Noms d’emprunt pour nos témoins :
Décadentes métamorphoses d’une jeune fille aux origines rurales à Saly
Elizabeth raconte : « En quittant mon Ndiagagnao natal, j’étais pleine de rêves. Il faut dire que je suis issue d’une famille polygame avec des querelles de ménage permanentes. Des coépouses, ma mère était la plus démunie. Fille unique âgée de 19 ans, j’ai arrêté mes études en classe de quatrième secondaire. Avec mon français rudimentaire, je suis venue à saly pour faire fortune et aider ma mère. J’ai cherché un emploi de bonne dans les résidences jusqu’au jour où j’ai connu mon premier entretien d’embauche chez un vieux retraité blanc, ce qui fut aussi ma première déception, mon premier choc. En effet, le blanc m’a demandé combien je demandais pour mon salaire mensuel, j’ai répondu vingt-cinq mille francs. Le vieux toubab après un soupir a longuement ri aux éclats avant de me dire : » Tu es jeune et très belle, tu peux gagner vingt-cinq mille en une journée. Il te suffit juste de me faire la pipe, une fellation et tu es grassement payée »J’ai fui comme si j’avais le diable à mes trousses.
J’ai été hébergée par des membres de ma communauté sérère qui squattait une maison désaffectée. Le soir, c’était des « ngonaals » à n’en plus finir entre charretiers dégoulinant de sueur et lavandières à la propreté douteuse.
J’ai quitté cette maison qui n’était pas au niveau de mes ambitions pour trouver du travail chez des travailleuses de nuit. Malheureusement, ce fut le début de ma descente aux enfers. Souvent seule dans cette maison, je m’amusais à porter devant le miroir les chics habits de mes prostituées de patronnes. Tout semblait si facile et opulent chez elles : cigarettes, alcools, manger à gogo, parfums de luxe, monnaies en euros. Oui, j’avais promis à ma mère d’être riche et ces filles de joie m’offraient un raccourci. Avec mes économies, j’ai acheté quelques jeans et robes et commencé à singer ces filles dans leurs gestuelles et mimiques.
Aujourd’hui, je suis endurcie dans la prostitution bien aidée par mes anciennes patronnes, heureuses de me placer par ci, par-là parmi leurs connaissances avides de chair fraîche contre des commissions consistantes »
Awa ou l’appât du gain facile
Awa elle témoigne : » je suis divorcée et mère de deux enfants. L’entente avec mon père, un vieux conservateur Saint Louisien, devenait de plus en plus difficile dans la maison. Je suis titulaire d’un diplôme d’hôtellerie. Des promotionnaires de formation servaient à saly. J’ai confié mes enfants à ma mère, direction Saly. Employée comme serveuse dans un restaurant bar, je voyais défiler beaucoup de clients blancs tous aussi pervers les uns que les autres. Mon quotidien était rythmé entre provocations salaces et actes déplacés de leur part. J’assumais stoïquement, avec un sourire approbateur feint ; c’était le prix à payer pour garder ma place ou bénéficier de généreux pourboires. Jusqu’au jour où un jeune français m’a invité en boîte de nuit après le service. Invitation que j’ai acceptée. Sous les lumières tamisées et la musique lascive, nous avons flirté. De soirée en soirée dans les night clubs nous avons passé une nuit dans sa chambre d’hôtel. Il était généreux et m’a comblée en euros et shopping dans des magasins luxueux. Son départ m’a rendue accroc des sorties nocturnes et des gains faciles. Bien que nous ayons gardé les relations en nous promettant mariage le tout validé par des envois réguliers d’argent de sa part, l’appétit vient en mangeant. Je suis chaque soirée à la chasse du touriste nouveau venu, le fortuné diamantaire qui changerait littéralement mon destin et ferait de moi une reine jalousée, entre avions et villas ici et ailleurs. »
Abdou: destin sinueux d’un tordu
Abdou, un ancien militaire raconte :
« Libéré de l’armée, j’avais perdu mes repères. Il faut dire que deux ans de durée légale dans l’armée loin des miens et de l’autorité parentale m’ont rendu très libertin. Mon retour dans la vie civile a été ardu. Entre oisiveté et incompatibilité avec mon environnement immédiat du fait de certaines mauvaises habitudes que j’avais contractées durant mon service militaire, j’ai quitté la maison familiale pour Saly où j’espérais trouver un emploi de vigile dans les hôtels et nombreuses résidences privées. Pour retrouver une semblante de vie autonome et une parodie de tenue ou de vie militaire. J’ai été engagé dans une résidence appartenant à une riche veuve européenne. Avec mes muscles saillants et une tendance à me montrer devant elle en mâle phallique, j’ai pu finalement être son amant. Ce que je cherchais entre autres. Dans ma nouvelle vie de dépendant et de parasite choyé, sous l’emprise souvent de l’alcool à satiété ; j’étais devenu autoritaire et cassant. La vielle dame a vite fait de se lasser de moi. J’étais devenu insupportable. Malheureusement, j’étais habitué à cette nouvelle vie de nabab que seule une fortunée touriste naïve et amoureuse pouvait m’offrir. Depuis, je suis dans les boîtes de nuit de Saly comme videur, la journée, je suis dans ce qu’il y’a de plus galvaudé à Saly : antiquaire. Le tout dans une recherche effrénée de vieilles dames blanches pour une vie de rêve en vue de mariage ou visa pour l’Europe. L’attente semble durer éternellement, beaucoup sont dans mon cas avec les mêmes objectifs, la concurrence est féroce aussi déloyale que notre mode de vie, j’en conviens.
Saly ou l’espoir déchu d’un jeune ambitieux
Birane, lui c’est l’étudiant cartouchard à l’université de Dakar au département anglais.
Il nous narre son odyssée :
« Je suis cartouchard de l’université de Dakar, avec mon niveau concurrentiel linguistique, je suis venu à Saly pour un emploi de guide dans les agences. Je ne veux point durer à Saly, je cherche que le tremplin pour aller en Europe ; continuer mes études et faire fortune. J’ai des petites occasions de guide pour Gorée ou d’autres sites mais tout devient de plus en plus difficile et je perds mes illusions. J’ai eu une petite amie française, étudiante pas assez nantie pour réaliser mon rêve. Je me suis lié d’amitié avec un ami blanc qui m’a proposé le gîte dans sa résidence. J’ai découvert dans le tard que c’est un homosexuel. Malgré mes soucis, je ne vais pas aliéner ma dignité, mon intégrité morale j’ai quitté sa maison. Mais le coup est déjà parti, il se susurre de par les mauvaises langues de Saly que je suis un gay. Je vis intérieurement résigné mon désarroi. Me contentant de vivre mon rêve de fortune derrière le comptoir d’une épicerie de Saly où je suis employé. Précaire et résigné en attendant le touriste providentiel qui me sortirait de cette galère. Tant que Saly existera le rêve sera toujours permis.
Birane/directactu.net

23/04/2016

POURQUOI SALY BRÛLE?

Saly, une zone incendiaire

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La station balnéaire de Saly est profondément marquée par une série d'incendies. L'inquiétude est palpable chez les résidents. Les sapeurs-pompiers interpellent les responsables des réceptifs pour un respect des normes minimales de sécurité. Focus sur un phénomène récurrent et inquiétant.
Tous les ans, c'est le même cirque, à Saly : on y assiste à un ballet des soldats du feu pour éteindre des incendies. Le dernier en date s'est déclaré au domaine des Orangers et a consumé quatre villas et le bureau du syndicat. Ce qui porte le nombre à 37 incendies, pour l'année en cours. En 2011, 170 villas étaient parties en fumée. En 2015, 52 incendies se sont déclarés au niveau du département. A chaque fois, l'irresponsabilité des ouvriers et le manque de vigilance des résidents ont été pointés du doigt. N'empêche qu'une question s'impose : pourquoi Saly est-il aussi exposé aux incendies ? A ce propos d'ailleurs, une autre question noue les gorges des résidents de Saly et personne ne souhaite l'envisager : "Si le feu se déclare la nuit ?''
En tout cas, les années se suivent et les mêmes sinistres reviennent. Chaque fois, au désarroi, succède la tristesse, puis la promesse de solutions et de mesures concrètes. Des paroles et ensuite l'oubli, jusqu'au prochain incendie. Ainsi, autant, c'est un phénomène universel, autant les populations s'interrogent sur leur fréquence à Saly. La brigade des sapeurs-pompiers de la commune est dotée de 2 citernes de 10 000 litres et d'une autopompe qui peut fournir 8 lances.
Où se situent les responsabilités ?
Les incendies dans la station balnéaire sont la plupart du temps causés par des accidents domestiques. Les barbecues entre résidents, de temps en temps, virent au drame. Au moment du débroussaillage aussi, des incendies sont notés. Le dernier incendie cité plus haut a été causé par des ouvriers qui réparaient le toit d'une villa, à l'aide d'un chalumeau. Alors que, pour effectuer certains travaux dans leurs domaines, résidences et réceptifs, les propriétaires doivent déposer une demande de permis de feu à la caserne des sapeurs-pompiers. Ce n'est qu'après avoir reçu une autorisation que les travaux peuvent débuter. La caserne met un élément de la brigade des sapeurs-pompiers à leur disposition pour qu'en cas de catastrophe, les premiers secours soient vite apportés, afin d'éviter la propagation du feu. Mais les résidents font fi du règlement.
La paille, l'objet du tourment
Dans la zone balnéaire, beaucoup de réceptifs partagent un symbole commun : la paille. Celle-ci, pour certains, est l'élément design du tourisme de la zone. Elle attire. De ce fait, dans beaucoup de réceptifs, domaines, résidences, les constructions sont faites avec de la paille. La récurrence des incendies poussent certains à militer pour sa suppression, une bonne fois pour toutes. Par contre, ceux qui aiment l'exotisme considèrent que les réceptifs doivent garder cette paille qui symbolise l'Afrique. « Ce qui fait le charme à Saly, ce sont les toits en paille. Pourquoi l'enlever ? Le feu se déclare partout, même dans les immeubles. Il ne faut pas accuser la paille », lance Helena Sanchez, une Italienne. Pour ce taximan, il faut plutôt parler de volonté divine.
Au niveau du Lamantin Beach, pour éviter les incendies, les constructions sont dallées, avant la pose de la paille. A en croire, l'adjudant-chef Papa Gora Kane, commandant du centre de secours et d'incendies de Saly, même si les constructions sont dallées, les normes de sécurité ne sont respectées qu'à moitié. « Certes la dalle peut limiter les dégâts, mais ce n'est point suffisant », explique l'adjudant-chef. Certains réclament même que les toits en paille soient transformés en tuile. D'ailleurs du côté de la Société d'aménagement de la Petite-Côte (Sapco), on précise que tout résident peut transformer sa paille en tuile.
Trop de failles dans le respect des normes de sécurité
Au-delà de la question relative à la paille des réceptifs, le manque de vigilance des résidents pose également problème. S'y ajoute le non-respect des normes de sécurité au moment de construire. A ce niveau, beaucoup de choses sont à rectifier. Selon l'adjudant-chef Kane, les gens ne croient pas à la sécurité. Alors que, là où il y a plus d'une dizaine de personnes, il faut le minimum sécuritaire. Des gens investissent des millions dans leurs réceptifs et ne mettent pas le minimum pour la sécurité, déplore l'adjudant. "La sécurité n'a pas de prix. Les chefs de réceptifs doivent renforcer le dispositif sécuritaire. Mieux, ils doivent former leurs employés pour qu'en cas d'incendie, ils puissent faire les premiers gestes. Certains respectent le minimum. D'autres par contre font de la résistance'', explique-t-il.
S'il y a des gens qui sont réfractaires aux dispositifs sécuritaires, d'autres versent dans l'autre extrême : "le trop de sûreté dans la construction des villas'', selon les termes du commandant de la brigade. "Là où il y a trop de sécurité, cela finit par amener de l'insécurité'', prévient-il. Il s'explique : "Dans une villa, il y a plusieurs cases, le salon se trouve en bas et les chambres sont en haut. Les fenêtres des chambres sont barricadées par des grilles. On ne peut les soulever pour faire passer un tuyau d'incendie. Cela ne se fait pas. Quand ils dorment la nuit, ils ferment à clé. Imaginez que l'incendie se déclare la nuit, si les locataires sont sous le choc, ils peuvent être paniqués et gâter la serrure et la clé.''
Plus dangereux encore, selon toujours l'adjudant Kane, dans certains réceptifs, il y a des puits qui ne sont pas bien protégés. Les enfants peuvent soulever facilement le couvercle. C'est dans ce sens qu'il invite à plus de respect dans les constructions, mais aussi à un respect minimal des normes sécuritaires.
Difficulté d'accès
L'autre équation, c'est la difficulté d'accès pour les sapeurs-pompiers, en cas de sinistre. Lorsqu'il y a vent, la propagation du feu se fait rapidement, du fait de la contiguïté des villas. Il n'y a que des couloirs pour les personnes. "Même s'il fallait évacuer un certain nombre de personnes, ce serait difficile, vu l'étroitesse des couloirs'', explique l'adjudant-chef Kane. Même en cas de noyade, il est difficile pour eux d'accéder à la mer par Saly. Les secours de la caserne sont obligés de contourner Saly, d'aller jusqu'à la plage de Mbour et de longer la côte.
KHADY NDOYE/EnquêtePlus